Une réouverture sous haute tension dans le Golfe
Les Bourses des Émirats arabes unis ont connu leur pire séance depuis mai 2022 ce mercredi 4 mars 2026, jour de leur réouverture après une suspension exceptionnelle de deux jours. Le Dubai Financial Market (DFM) a reculé de 4,7 %, tandis que l'Abu Dhabi Securities Exchange (ADX) a cédé 3,3 %. La capitalisation combinée de ces deux places, estimée à 1 100 milliards de dollars, a subi un choc brutal que les régulateurs ont tenté de contenir en imposant une limite de baisse temporaire de 5 % par titre.
Cette suspension, ordonnée par l'Autorité des marchés de capitaux des Émirats, constituait une mesure inédite en dehors des jours fériés et des périodes de deuil national. Elle visait à « protéger les investisseurs et maintenir des conditions de marché ordonnées », selon le communiqué officiel de l'autorité de régulation.
L'ampleur des dégâts sur les valeurs phares
Le secteur bancaire émirati a été le plus touché. Emirates NBD, première banque de Dubaï, a perdu 5 %. First Abu Dhabi Bank, plus grande banque des Émirats par les actifs, a également reculé de 5 %. Abu Dhabi Commercial Bank a cédé 4,9 %. Les analystes de Citi estiment que « l'impact sur les valorisations pourrait être encore plus sévère à mesure que les actions subiront une décompression des primes de risque, en particulier pour les titres du Moyen Orient fortement détenus par des investisseurs étrangers ».
L'immobilier, pilier de l'économie de Dubaï, a subi des pertes comparables. Emaar Properties, premier promoteur coté à Dubaï, a chuté de 4,9 %. Aldar Properties, son équivalent à Abu Dhabi, a reculé de 5 %. Air Arabia a perdu 5 %, Dana Gas et TAQA ont chacun cédé 5 %, soulignant la pression sur l'ensemble du complexe énergétique émirati.
Un contraste saisissant avec les marchés voisins
L'Arabie saoudite, qui avait plongé de 5 % dimanche, a rebondi de 1 % mercredi. Al Rajhi Bank a progressé de 0,9 %, tandis que Jabal Omar Development a bondi de 5 %. Le Qatar a gagné 0,6 %, porté par Qatar Islamic Bank (+1,1 %). En revanche, Oman a reculé de 0,7 %, Bahreïn de 0,8 %, le Koweït de 0,2 % et l'Égypte de 1,6 %. Ce différentiel illustre la vulnérabilité particulière des Émirats, directement frappés par les missiles et drones iraniens, face à des voisins moins exposés physiquement au conflit.
Les frappes iraniennes : une attaque directe contre le modèle économique émirati
Le 28 février 2026, des frappes coordonnées américano-israéliennes ont visé des sites de lancement de missiles et des installations nucléaires iraniennes. En représailles, l'Iran a lancé des vagues de missiles et de drones contre les Émirats, frappant des zones civiles et commerciales. L'aéroport international de Dubaï a été touché. Un incendie s'est déclaré au port de Jebel Ali, qui représente 36 % du PIB de Dubaï et constitue le plus grand terminal à conteneurs du Moyen Orient. Des débris de drones ont endommagé les Etihad Towers à Abu Dhabi et un hôtel du Palm Jumeirah.
Les pertes économiques pour les Émirats ont dépassé 5 milliards de dollars en seulement 48 heures, selon les premières estimations. Plus de 20 000 vols ont été annulés à travers le Golfe, et 20 000 passagers se sont retrouvés bloqués aux Émirats. Marko Kolanovic, ancien stratège en chef de JPMorgan, a prévenu : « Avec 88 % d'expatriés, une exposition massive au tourisme, à la finance, au transport aérien et maritime, cela peut aussi envoyer des ondes de choc à l'échelle mondiale. »
Le détroit d'Ormuz au cœur de la crise énergétique
Le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) a officiellement confirmé la fermeture du détroit d'Ormuz le 2 mars, menaçant tout navire qui tenterait de le traverser. Le trafic pétrolier a chuté de 70 % avant de s'arrêter quasi totalement, avec plus de 150 navires à l'ancre à l'extérieur du passage. Le détroit assure le transit de 20 millions de barils par jour, soit environ 20 % du commerce maritime mondial de pétrole.
Le Brent a atteint 85 dollars le baril mardi, en hausse de 11 % depuis la réouverture des marchés dimanche soir, avant de refluer vers 81 dollars après que le président Trump a proposé d'assurer une escorte navale américaine pour les pétroliers transitant par le détroit. Goldman Sachs table sur une perturbation d'environ quatre semaines. Wood Mackenzie avertit qu'un pétrole à 150 dollars reste possible si le détroit demeure fermé sur une période prolongée.
Un comportement inhabituel des actifs refuges
L'or a d'abord bondi à 5 362 dollars l'once samedi, porté par la fuite vers la sécurité. Puis un retournement spectaculaire s'est produit mardi : le métal jaune a perdu 4 %, tandis que l'argent a chuté de 10 %. Ce mouvement contre intuitif s'explique par une course au dollar, comme le souligne l'analyse de Reuters. Les fonds du Moyen Orient ont cherché de la liquidité en dollars, les prix de l'énergie libellés en dollars ont flambé, et les économies européennes et asiatiques, plus vulnérables au choc énergétique, ont alimenté la demande pour le billet vert. Dan Katz, premier directeur général adjoint du FMI, a rappelé que le dollar « reste au cœur du système monétaire international ».
Quelles perspectives pour les investisseurs ?
Ahmad Assiri, stratège chez Pepperstone, estime que « la fermeture a envoyé un signal aux investisseurs : les régulateurs privilégient une découverte ordonnée des prix plutôt qu'un parcours de montagnes russes ». Il anticipe une phase de volatilité intense lors des premières heures de négoce, avec des volumes nettement supérieurs à la moyenne, avant une stabilisation progressive calquée sur le scénario saoudien.
Le marché de Dubaï fait face à des vulnérabilités structurelles. Avec un modèle économique fondé sur le tourisme, la logistique portuaire et l'immobilier de luxe, l'émirat est plus sensible aux perturbations physiques que les places financières occidentales. La crise actuelle est jugée « bien plus grave » que celle de 2009 par plusieurs analystes, car elle combine choc d'offre énergétique, destruction d'infrastructures et incertitude géopolitique prolongée.
Les marchés européens ont offert un contraste relatif ce mercredi. Le Stoxx 600 a progressé de 1,2 %, le DAX de 1,5 % et le CAC 40 de près de 1 %, suggérant que les investisseurs occidentaux commencent à distinguer entre les actifs directement exposés au conflit et ceux qui en subissent un impact indirect. Le S&P 500 a ouvert en légère hausse de 0,3 %, les contrats à terme sur le Nasdaq progressant de 0,36 %.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains jours
Plusieurs indicateurs détermineront la trajectoire des marchés du Golfe. La durée effective de la fermeture du détroit d'Ormuz reste le facteur principal : Goldman Sachs anticipe quatre semaines, mais une prolongation ferait bondir le Brent bien au delà de 100 dollars. L'état des infrastructures émiraties, notamment le port de Jebel Ali et l'aéroport de Dubaï, conditionne la reprise du trafic commercial. L'évolution de la prime de risque sur les actifs émiratis dépendra de la réponse militaire des Émirats, qui envisagent selon Axios des frappes contre des sites de missiles iraniens. Enfin, le comportement des flux de capitaux étrangers, qui représentent une part significative des volumes sur le DFM et l'ADX, indiquera si la confiance des investisseurs internationaux dans le modèle émirati reste intacte.