Berkshire Hathaway a franchi un cap symbolique dans l'ère post Buffett. Le conglomérat d'Omaha a annoncé, ce mercredi 5 mars, la reprise de ses rachats d'actions, une opération suspendue depuis le deuxième trimestre 2024. Parallèlement, le nouveau PDG Greg Abel a révélé avoir acquis 21 actions de catégorie A pour un montant de 15,3 millions de dollars, soit l'équivalent de son salaire annuel net d'impôts. Une déclaration d'alignement forte avec les actionnaires qui dessine les contours d'une gouvernance renouvelée à la tête du plus célèbre conglomérat au monde.
Près de deux ans sans rachats : pourquoi cette reprise maintenant ?
Berkshire Hathaway n'avait plus racheté un seul titre depuis mai 2024, une pause inhabituelle pour un groupe qui avait consacré 6,2 milliards de dollars aux rachats en 2020, 8,5 milliards en 2021 et 6,6 milliards en 2022. Au total, entre 2020 et 2024, le conglomérat a racheté plus de 26 milliards de dollars de ses propres actions.
L'arrêt prolongé avait alimenté les interrogations. Warren Buffett, alors PDG à 94 ans, estimait que le cours avait dépassé sa valeur intrinsèque conservatrice, rendant les rachats peu judicieux. Le titre BRK.A avait atteint des sommets au cours de l'année 2025, franchissant brièvement les 800 000 dollars par action.
La donne a changé en ce début 2026. L'action de catégorie A s'échangeait autour de 730 700 dollars le 4 mars, en recul de 3 % depuis le début de l'année et de 10 % par rapport à son pic de mai 2025. L'ensemble du conglomérat affiche une sous performance de plus de 30 points de pourcentage par rapport au S&P 500 sur les dix derniers mois. Abel a estimé, après consultation avec Buffett, que le cours se situait désormais en dessous de la valeur intrinsèque estimée de manière conservatrice.
Greg Abel : un geste personnel à 15,3 millions de dollars
Au delà du programme de rachat institutionnel, c'est l'engagement personnel du nouveau PDG qui retient l'attention. Greg Abel, 63 ans, a acquis 21 actions de catégorie A au prix unitaire d'environ 730 000 dollars, portant son portefeuille total à 249 actions, soit une valeur d'environ 182 millions de dollars.
Le dirigeant a précisé qu'il s'agissait de l'intégralité de son salaire annuel après impôts. Nommé PDG à compter du 1er janvier 2026 avec une rémunération brute de 25 millions de dollars (contre 21 millions lorsqu'il était vice président), Abel s'est engagé à reconduire cette pratique chaque année. Sur une carrière de 20 ans à la tête du groupe, cela représenterait plusieurs centaines de millions de dollars investis dans les titres du conglomérat.
« L'alignement absolu avec nos actionnaires, nos partenaires, nos propriétaires, est primordial. Ils utilisent leurs dollars après impôts pour acheter des actions Berkshire ; je ferai exactement la même chose. »
Ce positionnement tranche avec les pratiques de la plupart des grands dirigeants américains, dont la rémunération repose majoritairement sur des stock options et des bonus de performance. Chez Berkshire, la philosophie de compensation reste ancrée dans le salaire fixe, sans options ni primes variables, un héritage direct de la culture instaurée par Buffett.
373 milliards de dollars de trésorerie : le défi de l'allocation du capital
La reprise des rachats s'inscrit dans un contexte particulier. Au 31 décembre 2025, Berkshire détenait 373,3 milliards de dollars de liquidités et équivalents, un record absolu. Ce trésor de guerre, supérieur au PIB de pays comme la Finlande ou le Chili, constitue à la fois un atout et une source d'interrogation pour les investisseurs.
Abel a maintenu la politique de Buffett sur les dividendes : aucun versement n'est prévu « dans un avenir prévisible », tant que chaque dollar retenu est susceptible de créer « plus d'un dollar de valeur de marché pour les actionnaires ». Les rachats constituent donc le principal levier de retour aux actionnaires, à condition que le cours reste inférieur à la valeur intrinsèque estimée.
Chris Bloomstran, de Semper Augustus Investments, estime la valeur intrinsèque actuelle supérieure de 13 % au cours de l'action. L'analyste anticipe un rendement annuel de 10 % à 12 % sur la prochaine décennie et pense qu'Abel pourrait se montrer plus dynamique que Buffett dans le déploiement de la trésorerie excédentaire.
Des résultats trimestriels contrastés en toile de fond
Cette annonce intervient quelques jours après la publication des résultats du quatrième trimestre 2025, jugés décevants par plusieurs analystes. Le bénéfice opérationnel s'est élevé à 10,2 milliards de dollars, en baisse de 29 % par rapport aux 14,56 milliards du même trimestre un an plus tôt.
L'assurance, pilier historique du groupe, a souffert : les profits de souscription ont chuté de 54 % à 1,56 milliard de dollars, tandis que les revenus d'investissement issus de l'assurance ont reculé de 25 % à 3,1 milliards. GEICO, la filiale d'assurance automobile, a vu ses bénéfices de souscription fondre de moitié sous l'effet conjugué de la hausse des sinistres et de l'augmentation des dépenses publicitaires.
Sur l'ensemble de l'exercice 2025, le bénéfice opérationnel totalise 44,49 milliards de dollars, contre 47,44 milliards en 2024. Un point positif : le chemin de fer BNSF a affiché une progression de 6 % de ses profits au quatrième trimestre, constituant l'un des rares relais de croissance opérationnelle.
Quel signal pour les investisseurs particuliers ?
Pour les épargnants et investisseurs suivis par France Épargne, cette annonce comporte plusieurs enseignements. La décision de racheter des actions constitue un signal de confiance de la part de la direction : elle indique que le management juge le titre sous évalué par rapport à sa valeur fondamentale.
L'engagement personnel d'Abel renforce ce message. En investissant l'intégralité de son salaire, le dirigeant démontre une conviction qui dépasse la simple communication financière. Meyer Shields, analyste chez Keefe, Bruyette & Woods, reste toutefois prudent : il a réduit ses prévisions de bénéfices pour 2026 de 5 % et maintient une note de sous performance sur le titre.
Le consensus des analystes de Wall Street se partage entre « achat modéré » et « conserver », avec un objectif de cours situé entre 480 et 585 dollars pour l'action de catégorie B au cours de l'exercice 2026.
Avec une capitalisation de 1 050 milliards de dollars et un ratio cours sur bénéfices de 15,6 fois, Berkshire reste l'un des rares conglomérats de cette taille à offrir une décote significative par rapport à l'indice S&P 500, dont le multiple moyen dépasse les 20 fois les bénéfices.
L'ère Abel : continuité et premiers marqueurs
Dans sa première lettre annuelle aux actionnaires, publiée le 1er mars, Abel a qualifié Buffett de « plus grand investisseur de tous les temps » tout en traçant sa propre feuille de route. Il a promis de maintenir les valeurs fondatrices de discipline dans l'allocation du capital, d'intégrité et d'investissement à long terme.
Abel a reconnu que l'investissement dans Kraft Heinz s'était avéré « décevant », avec des rendements « bien inférieurs au niveau adéquat ». Cette franchise tranche avec la communication habituellement laconique du conglomérat et pourrait annoncer un style de gouvernance plus direct.
Le nouveau PDG a également annoncé que les prochaines assemblées générales intégreront d'autres dirigeants clés du groupe, notamment Katie Farmer (BNSF) et Adam Johnson (NetJets), signalant une volonté de décentraliser la communication avec les actionnaires.
« Dans vingt ans, lorsque je n'aurai qu'une fraction de la longévité de Warren à ce poste, mon intention est que vous, ou vos descendants, soyez fiers que votre entreprise soit encore plus forte. »
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs éléments méritent une attention particulière. Le volume des rachats effectifs sera scruté lors de la publication du rapport trimestriel suivant : les analystes attendent un montant significatif, potentiellement supérieur à un milliard de dollars, si le cours reste sous la valeur intrinsèque estimée.
L'assemblée générale annuelle, prévue en mai, sera la première sous la présidence opérationnelle d'Abel. Les investisseurs y chercheront des indications sur sa stratégie d'allocation de la trésorerie : acquisitions transformatrices, rachats massifs, ou maintien d'une posture conservatrice similaire à celle de Buffett dans ses dernières années.
Le contexte géopolitique ajoute une couche d'incertitude. Les marchés américains subissent les effets du conflit au Moyen Orient, avec un Dow Jones en recul de 1,97 % et un S&P 500 en baisse de 1,31 % lors de la séance du 5 mars. La capacité d'Abel à naviguer dans un environnement volatil constituera un test déterminant de sa légitimité aux yeux des actionnaires.