Aluminium : les frappes iraniennes sur les fonderies du Golfe propulsent les cours vers des sommets historiques
Les cours de l'aluminium ont bondi de 6 % sur le London Metal Exchange après les frappes iraniennes contre Emirates Global Aluminium et Aluminium Bahrain. Combinée à la fermeture de Mozal au Mozambique, cette crise d'approvisionnement menace l'industrie automobile et aérospatiale mondiale.

L'aluminium vient de franchir un nouveau seuil critique. Ce lundi 30 mars 2026, les contrats à trois mois sur le London Metal Exchange (LME) ont bondi de 6 % pour atteindre 3 492 dollars la tonne, après que les deux plus grands producteurs du Golfe persique ont confirmé des dommages significatifs causés par des frappes iraniennes durant le week end. Cette envolée porte les cours à leur plus haut niveau depuis le 19 mars, à quelques encablures du record de 3 546,50 dollars touché lors du pic de tensions lié au détroit d'Ormuz.
Frappes iraniennes : deux géants de la production touchés
Les Gardiens de la révolution iraniens ont revendiqué samedi des frappes de drones et de missiles contre deux installations stratégiques. Emirates Global Aluminium (EGA), premier producteur du Moyen Orient avec une capacité annuelle de 2,4 millions de tonnes, a confirmé que sa fonderie d'Al Taweelah, située dans la zone économique de Khalifa à Abou Dabi, a subi des « dommages significatifs ». Plusieurs personnes ont été blessées.
Aluminium Bahrain (Alba), qui exploite la plus grande fonderie au monde sur un site unique avec une capacité de 1,6 million de tonnes par an, a également signalé des dégâts et deux employés blessés. L'entreprise avait déjà déclaré la force majeure le 4 mars et réduit sa production de 19 % en arrêtant trois lignes de fusion le 15 mars, face à l'impossibilité d'expédier le métal via le détroit d'Ormuz.
Téhéran a déclaré que ces attaques constituaient des représailles aux frappes américano israéliennes contre des aciéries iraniennes. Le Moyen Orient représente environ 9 % de la production mondiale d'aluminium primaire. En excluant la Chine et la Russie, cette part monte à plus de 20 %.
Mozal à l'arrêt : un deuxième front qui amplifie le choc
La crise au Golfe survient au pire moment. Le 15 mars 2026, South32 a officiellement suspendu la production de la fonderie Mozal au Mozambique, plaçant l'installation en mode « maintenance préventive ». Avec une capacité de 560 000 tonnes par an, Mozal approvisionnait l'Union européenne à hauteur de 430 000 tonnes sur les dix premiers mois de 2025, soit environ 20 % de l'aluminium primaire importé par le bloc.
L'arrêt résulte de six années de négociations infructueuses sur le prix de l'électricité. La fonderie nécessite 950 mégawatts en continu, mais les fournisseurs Eskom et Cahora Bassa ont refusé les tarifs proposés par South32, jugés inférieurs aux coûts de production et de transport. Le ministre mozambicain Inocêncio Impissa a confirmé que « vendre l'électricité à Mozal aux tarifs suggérés entraînerait des pertes ». South32 a enregistré une charge de dépréciation de 372 millions de dollars et anticipe 60 millions de dollars de coûts de transition.
Un marché déjà en déficit structurel
Avant même ces événements, le marché mondial de l'aluminium affichait un déficit d'environ 100 000 tonnes en 2025, selon Ewa Manthey, stratégiste matières premières chez ING. La banque prévoyait un creusement à 200 000 tonnes en 2026. Avec la fermeture de Mozal, ce déficit pourrait atteindre 600 000 tonnes.
Les stocks du LME aux États Unis sont tombés à zéro : les dernières 125 tonnes ont été retirées en octobre 2025. Les réserves domestiques américaines couvrent à peine un mois de consommation. La prime « Midwest » aux États Unis a franchi pour la première fois le seuil symbolique d'un dollar par livre.
La Chine, qui produit 45 millions de tonnes par an (son plafond auto imposé), ne peut guère augmenter sa contribution. En parallèle, l'Indonésie accroît ses capacités, passant de 500 000 tonnes ajoutées en 2025 à 1,4 million de tonnes attendues en 2026, mais cet apport ne suffit pas à compenser les pertes cumulées.
La concurrence des centres de données pour l'électricité
Un facteur structurel aggrave la situation : les fonderies d'aluminium ont besoin de contrats d'électricité sur 10 à 20 ans à environ 40 dollars le mégawattheure pour rester rentables. Or les centres de données consacrés à l'intelligence artificielle proposent désormais jusqu'à 115 dollars le mégawattheure, aspirant la capacité électrique disponible. Cette concurrence rend la réouverture de fonderies fermées économiquement improbable.
Onde de choc industrielle : automobile et aéronautique en première ligne
L'aluminium entre dans la composition de la quasi totalité des produits manufacturés modernes, des avions aux emballages alimentaires en passant par les panneaux solaires. Un véhicule de taille moyenne contient plus de 200 kilogrammes de ce métal dans sa structure, ses suspensions et sa gestion thermique.
Daniel Harrison, analyste automobile senior chez Ultima Media, prévient que « la guerre entre les États Unis et l'Iran aura des répercussions sévères sur les chaînes d'approvisionnement, avec des coûts énergétiques plus élevés, des frais logistiques accrus et des volumes de production en baisse ». Toyota a déjà réduit sa production de près de 40 000 unités sur deux mois. Nissan a également ajusté ses calendriers.
Pour l'aéronautique, le carnet de commandes combiné d'Airbus et Boeing dépasse 14 000 appareils, représentant onze années de ventes déjà engagées. Les alliages 7150 et 7055 utilisés pour les ailes des monocouloirs dépendent directement de la chaîne d'approvisionnement en aluminium primaire.
« Les perturbations prolongées pourraient conduire les prix vers 4 000 dollars la tonne », avertit Ross Strachan, analyste chez CRU Group.
L'Europe prise en étau entre dépendance et taxe carbone
L'Union européenne consomme 13,5 millions de tonnes d'aluminium par an, mais ne produit que 950 000 tonnes sur son sol, un déficit structurel de 93 %. Depuis 2010, la production primaire en Europe occidentale et centrale a chuté de plus de 25 %. Norsk Hydro a fermé la fonderie Slovalco (175 000 tonnes annuelles) en raison de coûts électriques prohibitifs, tandis qu'environ 800 000 tonnes de capacité européenne restent inactives.
L'entrée en vigueur du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) le 1er janvier 2026 ajoute une couche de complexité. Pour un chargement de 10 000 tonnes d'aluminium primaire provenant d'un pays à fortes émissions, le coût CBAM peut atteindre 970 000 euros aux valeurs par défaut, avec un cours du carbone autour de 85 euros la tonne de CO₂. Le Premier ministre slovaque Robert Fico a résumé le dilemme : « L'Europe a besoin de six à sept millions de tonnes de production ; tout le reste est importé. »
Réactions boursières et repositionnement des investisseurs
Les marchés ont réagi avec vigueur. Aux États Unis, Alcoa (NYSE: AA) a progressé de près de 10 %, tandis que Century Aluminum (NASDAQ: CENX) a bondi d'environ 11 %. En Australie, Rio Tinto a gagné plus de 2 % et South32 a grimpé de près de 7 %. Century Aluminum accélère le redémarrage de sa fonderie de Mount Holly, visant une capacité de 100 % d'ici juin, ce qui ajouterait environ 50 000 tonnes annuelles.
Dan Ives, analyste chez Wedbush Securities, estime que « le plus grand risque réside dans la hausse persistante des prix du pétrole, qui pèse à la fois sur la demande de véhicules et sur les chaînes d'approvisionnement ». Le Brent a progressé de plus de 55 % en mars, se dirigeant vers sa plus forte hausse mensuelle historique.
Quelles perspectives pour les prochains mois ?
Les analystes de Britannia Global Markets soulignent que « l'impact du conflit est amplifié par les contraintes de production qui ont érodé les stocks mondiaux, ne laissant au marché aucun coussin de sécurité ». Guillaume Osouf, analyste chez CRU Group, anticipe que « le conflit prolongé va probablement modifier radicalement les perspectives du marché pour le reste de l'année ».
Plusieurs éléments détermineront l'évolution des cours dans les semaines à venir :
- Négociations diplomatiques : le Pakistan s'est proposé pour accueillir des pourparlers entre les États Unis et l'Iran « dans les jours qui viennent »
- Évaluation des dégâts : EGA et Alba n'ont pas encore communiqué de calendrier de réparation
- Relais de capacité : les fonderies indonésiennes et le redémarrage de Mount Holly apporteront un soulagement partiel, mais pas avant le troisième trimestre
- Décisions de la BCE et de la Fed : le contexte stagflationniste complique toute intervention monétaire susceptible de soutenir l'industrie
Pour les épargnants et investisseurs français, cette crise de l'aluminium constitue un nouveau vecteur d'inflation par les coûts, qui se répercutera sur les prix des automobiles, des matériaux de construction et des biens de consommation courante. Les fonds exposés aux matières premières et aux valeurs minières pourraient en revanche tirer parti de cette envolée, à condition que le conflit ne dégénère pas davantage.