Un tournant historique pour l'épargne réglementée
Le 1er mars 2026 marque une rupture sans précédent dans le paysage de l'épargne française. Pour la première fois depuis la création du Plan d'épargne logement en 1969, des clôtures automatiques et massives frappent ce produit emblématique. Sur les neuf millions de PEL en circulation, 3,2 millions de plans ouverts après le 1er mars 2011 seront progressivement fermés d'ici 2030, représentant un encours de 93 milliards d'euros sur les 202,9 milliards comptabilisés à fin septembre 2025, selon la Banque de France.
Cette vague de clôtures s'inscrit dans un mouvement plus large : la décollecte historique du Livret A en janvier et l'afflux record vers l'assurance vie signalent une réallocation stratégique de l'épargne des ménages français, portée par l'évolution des taux et la quête de rendement.
Pourquoi 3,2 millions de plans vont fermer
La loi de finances rectificative du 29 décembre 2010 a instauré une durée maximale de 15 ans pour tous les PEL ouverts à compter du 1er mars 2011. Avant cette date, les plans bénéficiaient d'une durée illimitée et certains titulaires conservent encore des contrats rémunérés jusqu'à 4,75 % brut.
Concrètement, un PEL ouvert en mars 2011 atteint son terme en mars 2026. Les plans ouverts en 2012 fermeront en 2027, ceux de 2013 en 2028, et ainsi de suite jusqu'en 2030 pour la cohorte 2015. À l'échéance, la banque transfère automatiquement le capital et les intérêts accumulés vers un livret d'épargne classique, dont le taux est fixé librement par l'établissement.
Des rendements garantis qui disparaissent
Les plans concernés offraient un taux garanti de 2,5 % brut, fixé lors de l'ouverture et maintenu pendant toute la durée du contrat. Or, un nouveau PEL souscrit en 2026 ne rapporte plus que 2 % brut, soit 1,40 % net après application du prélèvement forfaitaire unique de 30 %. Par comparaison, les livrets bancaires classiques proposent en moyenne 0,75 % brut, un écart considérable qui explique l'urgence de la réallocation.
Le Livret A en zone de turbulences
En parallèle des clôtures de PEL, le Livret A traverse une période inédite. Selon les données de la Caisse des Dépôts et Consignations, janvier 2026 a enregistré une décollecte de 1,87 milliard d'euros sur le seul Livret A, à laquelle s'ajoutent 400 millions d'euros retirés du LDDS. Ce retrait cumulé de 2,27 milliards d'euros constitue la pire performance pour un mois de janvier depuis 2009.
Philippe Crevel, président du Cercle de l'Épargne, replace ce mouvement en perspective : seuls deux autres mois de janvier ont connu une décollecte depuis 2009 (2015 et 2016), avec des montants trois fois inférieurs. La moyenne décennale pour janvier s'établit à +3,5 milliards d'euros de collecte nette.
Un taux qui n'attire plus
L'explication principale réside dans la baisse du taux du Livret A, passé de 3 % début 2024 à 2,4 % en février 2025, puis 1,7 % en août 2025, avant d'atteindre 1,5 % au 1er février 2026. En l'espace de deux ans, le rendement a été divisé par deux. L'encours total du Livret A s'établit désormais à 447,8 milliards d'euros, en recul de 9 milliards sur un an. Le Livret d'épargne populaire (LEP), rémunéré à 2,5 % net, limite la casse avec un encours quasi stable à 83,8 milliards d'euros.
L'assurance vie capte l'essentiel des flux
Face à l'érosion des rendements réglementés, l'assurance vie s'impose comme la destination privilégiée de cette réallocation. Selon France Assureurs, la collecte nette a atteint 6,2 milliards d'euros en janvier 2026, un niveau inégalé depuis plus de 15 ans. Les cotisations brutes se sont élevées à 19,2 milliards d'euros, en progression de 9 % sur un an, tandis que les prestations versées représentaient 12,9 milliards d'euros.
Paul Esmein, directeur général de France Assureurs, souligne que « l'assurance vie commence l'année 2026 comme elle avait terminé l'année 2025 », rappelant la collecte record de 50,6 milliards d'euros enregistrée sur l'ensemble de 2025. L'encours total atteint désormais 2 119 milliards d'euros, en hausse de 5,1 % sur un an, et environ 20 millions de Français détiennent au moins un contrat.
Le fonds euros reconquiert les épargnants
Le retour en grâce du fonds euros explique en grande partie cette dynamique. Avec un rendement moyen de 2,65 % net de frais de gestion pour 2025, ce support garanti surpasse désormais le Livret A de plus d'un point. Certains assureurs affichent des performances remarquables : Garance propose 3,5 %, Ampli Mutuelle atteint 3,75 %, la MACSF délivre 3,15 % et la Maif offre 3,05 %. À titre de comparaison, pour égaler le rendement net du Livret A à 1,5 %, un fonds euros doit afficher au minimum 2,21 % brut, un seuil largement dépassé par la quasi totalité du marché.
93 milliards d'euros cherchent un nouveau foyer
L'enjeu financier des clôtures de PEL dépasse le seul produit concerné. Les 93 milliards d'euros progressivement libérés entre 2026 et 2030 vont alimenter une compétition intense entre les établissements financiers pour capter ces flux. Les banques notifient leurs clients un à deux mois avant l'échéance, mais la plupart des titulaires découvrent tardivement les implications de cette clôture automatique.
Quelles options pour les épargnants concernés ?
Plusieurs pistes de réallocation se dessinent selon le profil de risque et l'horizon d'investissement. L'assurance vie reste la solution la plus citée par les professionnels du patrimoine : elle combine un rendement supérieur via les fonds euros, une garantie en capital, une fiscalité avantageuse après huit ans (abattement de 4 600 euros sur les gains pour une personne seule, 9 200 euros pour un couple) et des conditions de transmission patrimoniale attractives (152 500 euros par bénéficiaire hors succession).
Le Plan d'épargne retraite (PER) représente une alternative pertinente pour les contribuables fortement imposés, grâce à la déductibilité des versements du revenu imposable, dans la limite de 37 680 euros annuels pour un salarié. L'investissement immobilier locatif, via des dispositifs tels que le LMNP ou le LLI, constitue une troisième voie pour les épargnants disposant de sommes plus conséquentes.
Le taux d'épargne des Français reste élevé
Cette réallocation massive s'opère dans un contexte de prudence persistante des ménages. Le taux d'épargne s'est établi à 17,9 % au quatrième trimestre 2025, un niveau historiquement élevé qui témoigne d'un comportement de précaution face aux incertitudes économiques et géopolitiques. L'inflation, revenue à 1 % en février 2026 après un point bas à 0,3 % en janvier, reste contenue mais suffisante pour éroder le rendement réel des placements les moins rémunérateurs.
La prochaine révision du taux du Livret A, prévue le 1er août 2026, pourrait le porter à environ 1,6 % si l'inflation se stabilise autour de 1 %. Ce léger rebond ne devrait pas inverser la tendance structurelle de réallocation vers l'assurance vie et d'autres supports plus rémunérateurs.
Ce que les épargnants doivent surveiller
Trois indicateurs méritent une attention particulière dans les mois à venir. Premièrement, l'ampleur effective des premières clôtures de PEL en mars permettra de mesurer si les banques ont correctement anticipé l'accompagnement de leurs clients. Deuxièmement, les chiffres de collecte de l'assurance vie pour février et mars 2026 confirmeront ou non l'accélération du mouvement de transfert. Troisièmement, l'évolution des taux des fonds euros pour 2026, dans un contexte où la BCE maintient ses taux directeurs à 2 % et où l'OAT 10 ans oscille autour de 3,4 %, déterminera la pérennité de l'avantage compétitif de l'assurance vie face aux livrets réglementés.
Pour les 3,2 millions de Français concernés par la clôture de leur PEL, la recommandation unanime des experts converge : anticiper la réallocation plutôt que subir le transfert automatique vers un livret bancaire faiblement rémunéré. La mutuelle Carac met en garde contre une « érosion évitable du capital » en cas d'inaction, tandis que les conseillers de Banque Populaire insistent sur l'importance d'un accompagnement personnalisé, car « les priorités de vie des clients peuvent avoir changé » après 15 ans.