Le paradoxe de l'or : pourquoi le métal refuge s'effondre de 20 % malgré la guerre
L'or a perdu plus de 20 % depuis son record de janvier, tombant sous les 4 400 dollars l'once alors que le conflit au Moyen Orient s'intensifie. Trois mécanismes expliquent cette chute contre intuitive du métal précieux.

L'or, considéré depuis des siècles comme le refuge ultime en période de crise, traverse un épisode sans précédent. Depuis son record historique de 5 589 dollars l'once atteint fin janvier 2026, le métal jaune a plongé de plus de 20 %, s'installant dans une zone comprise entre 4 370 et 4 400 dollars. En euros, le lingot s'échange désormais autour de 3 656 euros l'once, selon le Comptoir National de l'Or. Cette correction brutale survient alors que le conflit armé au Moyen Orient, déclenché le 28 février avec l'opération « Epic Fury », aurait dû, selon la logique historique, propulser les cours vers de nouveaux sommets.
Un effondrement en trois actes
La chute de l'or en mars 2026 constitue la pire séquence baissière depuis 2013, selon les données du London Bullion Market Association. Le SPDR Gold Shares (GLD), le plus important ETF adossé à l'or au monde, a enregistré le 4 mars une sortie record de 18 tonnes en une seule journée. Sur trois semaines, les rachats cumulés dépassent 6 milliards de dollars. L'indice VanEck Gold Miners (GDX), qui regroupe les principales sociétés minières aurifères, accuse un recul de 28 % sur le mois.
L'argent subit un sort encore plus sévère, avec une correction approchant les 30 % par rapport à ses récents sommets. Sa composante industrielle, qui représente environ 50 % de la demande totale (électronique, panneaux solaires, semi conducteurs), le rend doublement vulnérable : au tarissement des achats de réserves et au ralentissement manufacturier mondial.
Le mécanisme de la « stagflation inversée »
Le premier facteur expliquant ce paradoxe réside dans la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine. Lors de la réunion du FOMC des 18 et 19 mars, le président Jerome Powell a maintenu les taux directeurs dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 % tout en adoptant un ton résolument restrictif. Ses mots ont été sans ambiguïté : les baisses de taux sont « hors de question » pour le reste de l'année 2026.
Le vendredi 27 mars, les marchés à terme ont franchi un seuil symbolique. La probabilité d'une hausse de taux d'ici la fin de l'année a dépassé 52 % selon l'outil CME FedWatch, une première depuis le début du cycle de resserrement. Les rendements réels des obligations du Trésor américain atteignent des niveaux pluriannuels, ce qui renchérit considérablement le coût d'opportunité de détenir un actif ne générant aucun intérêt.
« Le dollar et les bons du Trésor américain ont repris leur place de valeurs refuges de référence, reléguant l'or au rang de matière première à duration élevée plutôt que de substitut monétaire. »
Charles Henry Monchau, analyste, Investing.com
Le tarissement des achats souverains
Le deuxième pilier de la thèse haussière sur l'or reposait sur les achats massifs des banques centrales. En 2022 et 2023, ces institutions avaient acquis plus de 1 000 tonnes par an, un record historique alimenté par la volonté de diversification après le gel des avoirs russes. La Chine avait accumulé de l'or pendant 18 mois consécutifs jusqu'à fin 2025.
Ce moteur s'essouffle. Les achats nets des banques centrales en janvier 2026 sont tombés à 5 tonnes, très en dessous de la moyenne mensuelle de 27 tonnes observée sur les douze mois précédents, selon le World Gold Council. JP Morgan anticipe une normalisation à 585 tonnes par trimestre en 2026, un net ralentissement par rapport aux pics de 2025.
Les pays du Golfe, traditionnellement parmi les acheteurs marginaux les plus fiables, voient leur capacité d'achat érodée par un effet collatéral inattendu du conflit. Le blocage du détroit d'Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial, perturbe les flux de pétrodollars de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Koweït. Collectivement, les banques centrales du CCG détiennent environ 460 à 470 tonnes d'or. Si leurs réserves officielles n'ont pas bougé selon les données du FMI, les fonds souverains (ADIA, PIF, QIA, Mubadala), dont les actifs cumulés dépassent 2 400 milliards de dollars, pourraient avoir réduit leurs positions de manière non déclarée.
L'effet domino des liquidations forcées
Le troisième facteur est purement technique. La Banque des règlements internationaux (BRI) souligne dans son rapport trimestriel que les investisseurs particuliers, et non les institutionnels, ont été les principaux moteurs des entrées de capitaux dans les fonds sur l'or et l'argent avant la correction. Ces petits investisseurs spéculatifs détenaient des positions longues disproportionnées sur les contrats à terme, les rendant particulièrement vulnérables aux appels de marge lorsque les cours ont commencé à reculer.
Les ETF à effet de levier ont amplifié le mouvement. Selon la BRI, le multiplicateur de levier ayant doublé au cours de l'année 2025, les mécanismes de rééquilibrage quotidien ont créé des boucles de rétroaction où les fonds vendaient automatiquement en phase de baisse, accentuant la pression vendeuse. Les primes des ETF par rapport à leur valeur liquidative se sont transformées en décotes, signe d'un renversement brutal du sentiment.
Les minières sous double pression
Les sociétés minières aurifères subissent un étau particulier. Newmont Corporation (NEM) est passé de 132 dollars en janvier à environ 99 dollars fin mars. Barrick Gold (GOLD) oscille entre 37,50 et 43 dollars, réévaluant ses plans de dépenses d'investissement pour 2027. Agnico Eagle Mines (AEM) a reculé de son record de 255 dollars à environ 188 dollars, victime d'une rotation des capitaux vers la dette à court terme à haut rendement.
Ces entreprises font face à une double menace : la baisse des prix de vente réalisés et la hausse des coûts opérationnels, tirés par l'envolée du pétrole (le Brent dépasse 110 dollars le baril) qui renchérit l'énergie nécessaire à l'extraction.
Quel impact pour les épargnants français ?
Pour les investisseurs hexagonaux, les répercussions sont directes. La baisse de l'or en euros (environ 15 % sur dix jours) affecte les détenteurs de pièces, de lingots et de contrats d'assurance vie adossés aux matières premières. Les fonds patrimoniaux, qui allouent traditionnellement 5 % à 10 % de leurs encours au métal jaune, voient leur performance amputée.
L'enquête de l'Université du Michigan publiée le 27 mars révèle que la confiance des consommateurs américains est tombée à 53,3, en recul de 5,8 % par rapport à février, tandis que les anticipations d'inflation à un an remontent à 3,4 %. Ce cocktail de méfiance et de pressions inflationnistes, alimenté par le pétrole au dessus de 110 dollars, se propage aux marchés européens. Le CAC 40 accuse un recul de 10 % depuis le début du conflit et de 7 % depuis le début de l'année.
Les scénarios pour la suite
Les analystes restent divisés sur la trajectoire à moyen terme. JP Morgan maintient un objectif de 6 300 dollars l'once pour la fin 2026, tandis que Goldman Sachs vise 5 400 dollars, citant la « thèse de la dépréciation monétaire » et la diversification des investisseurs. Goldman note que les ETF occidentaux ont ajouté plus de 500 tonnes depuis début 2025, avec des flux mensuels moyens de 60 tonnes.
Du côté technique, le support critique se situe entre 4 300 et 4 350 dollars. Un franchissement à la baisse ouvrirait la voie vers les 4 000 dollars, selon Eno Eteng, analyste technique certifié de la UK Society of Technical Analysts. À la hausse, les résistances se positionnent à 4 535, 4 662 et 4 843 dollars.
Trois scénarios se dessinent pour les semaines à venir. Si les prix du pétrole reculent grâce à une avancée diplomatique, les rendements obligataires baisseraient, redonnant de l'attrait au métal jaune. Si le conflit s'enlise et que le pétrole reste au dessus de 100 dollars, la pression sur l'or pourrait s'intensifier, les banques centrales étant contraintes de maintenir, voire de relever leurs taux. Enfin, un scénario intermédiaire verrait l'or osciller dans une fourchette large, sensible à chaque titre géopolitique.
La demande physique reste robuste selon le World Gold Council. La correction actuelle reflète avant tout des liquidations sur les marchés à terme et les ETF, ce qui suggère que le plancher pourrait être atteint plus rapidement que ne l'anticipent les vendeurs les plus pessimistes.