Le monde de la finance vient de franchir un seuil symbolique majeur. Selon les dernières données du World Gold Council publiées début avril 2026, la valeur totale de l'or détenu par les banques centrales à travers le globe a officiellement dépassé celle des bons du Trésor américain dans leurs réserves de change. Une configuration inédite depuis 1996, qui marque un tournant structurel dans l'architecture monétaire internationale.
Un basculement chiffré : 4 000 milliards contre 3 900 milliards
Les réserves d'or mondiales des institutions monétaires avoisinent désormais les 4 000 milliards de dollars, tandis que les avoirs en bons du Trésor américain se situent autour de 3 900 milliards. Cet écart, encore impensable il y a cinq ans, résulte d'une dynamique à double ressort : l'envolée du cours de l'or (qui a franchi le cap des 5 000 dollars l'once) et un mouvement d'accumulation systématique par les banques centrales émergentes.
En 2025, les institutions monétaires ont acquis 1 237 tonnes d'or, soit la troisième année consécutive au delà du seuil symbolique des 1 000 tonnes. Ce volume représente environ 32 % de la production minière annuelle mondiale, estimée à 3 900 tonnes.
La Chine, architecte principal du basculement
La Banque populaire de Chine (PBoC) s'impose comme le moteur de cette transformation. En février 2026, l'institution étendait sa série d'achats à 16 mois consécutifs, portant ses réserves officielles à plus de 2 680 tonnes, soit près de 10 % de ses réserves de change totales.
« Les achats non déclarés de la Chine représentent peut être l'inconnue la plus significative sur les marchés des matières premières. Si Pékin reprend ses publications à grande échelle, cela pourrait constituer un catalyseur positif majeur pour le cours de l'or, indépendamment de tout autre facteur », souligne une note de recherche du cabinet OnlineGold.org.
L'Inde suit avec 876 tonnes (9,8 % des réserves), la Turquie avec 563 tonnes (27,3 %) et la Pologne avec 570 tonnes (31 %). Varsovie, particulièrement ambitieuse, vise un objectif de 700 tonnes et envisage de monétiser une partie de ses réserves pour financer 13 milliards de dollars de dépenses de défense.
La France rapatrie son or et engrange 12,8 milliards d'euros
La France ne reste pas en marge de cette reconfiguration mondiale. La Banque de France, quatrième détenteur mondial avec 2 437 tonnes, a vu la valeur de ses réserves atteindre un record historique de 283 milliards d'euros début 2026, contre 257 milliards fin 2025 et seulement 87,8 milliards fin 2018.
Entre juillet 2025 et janvier 2026, l'institution a mené une opération stratégique majeure : le rapatriement de 129 tonnes d'or précédemment stockées auprès de la Réserve fédérale américaine à New York. Ces 26 opérations successives ont généré une plus value comptable de 12,8 milliards d'euros, dont 11 milliards inscrits dans les comptes 2025.
Le gouverneur François Villeroy de Galhau a précisé que cette décision relevait de considérations techniques (la qualité supérieure de l'or négocié sur le marché européen) et non de motivations politiques. La Banque de France a ainsi effacé la perte nette de 7,7 milliards d'euros enregistrée en 2024, affichant un bénéfice net de 8,1 milliards pour 2025.
La dédollarisation s'accélère : le dollar tombe à 58 % des réserves mondiales
Ce basculement or/Treasuries s'inscrit dans une tendance plus large de diversification des réserves de change. La part du dollar américain dans les réserves mondiales est tombée à environ 58 % début 2026, contre 71 % en 2001. Un recul graduel mais inexorable, accéléré par le gel des réserves russes (environ 300 milliards de dollars) décidé en février 2022, qui a envoyé un signal d'alarme à l'ensemble des banques centrales émergentes.
Les pays BRICS+ (élargis depuis 2024 à l'Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, à l'Égypte, à l'Éthiopie et à l'Iran) contrôlent désormais 17,4 % des réserves d'or mondiales, contre 11,2 % en 2019. Leur projet pilote de monnaie numérique commerciale, baptisé « The Unit » et adossé à 40 % d'or physique et 60 % de devises nationales, lancé le 31 octobre 2025, illustre cette volonté de bâtir des alternatives au système centré sur le dollar.
Les grandes banques voient l'or culminer bien au delà des niveaux actuels
Les prévisions des institutions financières majeures confortent la thèse d'une poursuite de la tendance haussière. UBS, dans une note de la stratégiste Joni Teves publiée le 2 avril 2026, anticipe des achats de banques centrales de 800 à 850 tonnes en 2026 (contre environ 860 en 2025) et maintient un objectif de cours à 5 600 dollars l'once en fin d'année.
Morgan Stanley a relevé sa prévision annuelle à 4 400 dollars (contre 3 313 précédemment), avec un objectif de 4 800 dollars en fin d'année. Goldman Sachs a modélisé un scénario dans lequel les banques centrales remplaceraient seulement 1 % de leurs bons du Trésor par de l'or, ce qui propulserait le cours à 5 000 dollars l'once.
Marissa Salim, chercheuse au World Gold Council, observe que « les données de février semblent indiquer un rebond des achats après un mois de janvier calme, soulignant l'engagement durable envers le rôle de l'or dans les réserves. L'arrivée de nouveaux acteurs parmi les banques centrales d'Asie du Sud Est et d'Afrique confirme que la dynamique émergente se poursuit. »
« La probabilité d'un retournement structurel ou de ventes massives d'or par les banques centrales est extrêmement faible. » — Joni Teves, stratégiste métaux précieux, UBS (2 avril 2026)
Quelles implications pour les épargnants français ?
Pour les investisseurs particuliers, ce basculement des réserves mondiales constitue un signal fort. L'or, traditionnellement perçu comme une assurance contre l'inflation et les crises, acquiert un statut renforcé de valeur refuge structurelle, validé par les institutions les plus conservatrices de la planète.
Selon un sondage du World Gold Council, 95 % des gestionnaires de réserves des banques centrales anticipent une poursuite de la hausse des réserves d'or mondiales d'ici fin 2026. Aucune banque centrale interrogée n'a exprimé l'intention de réduire ses avoirs.
Les véhicules d'investissement accessibles aux épargnants français incluent les ETF adossés à l'or physique (comme le SPDR Gold Shares), les SCPI spécialisées dans les métaux précieux, ou l'acquisition directe de pièces et lingots via des plateformes régulées. La fiscalité française prévoit une taxe forfaitaire de 11,5 % sur les métaux précieux ou, au choix, le régime des plus values mobilières après détention de plus de 22 ans (exonération totale).
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains mois
Plusieurs catalyseurs pourraient amplifier ou freiner cette tendance. La formalisation éventuelle d'une unité de compte adossée à l'or par les BRICS+ constituerait un accélérateur majeur de dédollarisation. À l'inverse, un cessez le feu dans le conflit iranien pourrait réduire temporairement la prime géopolitique intégrée dans le cours.
La politique monétaire de la Réserve fédérale américaine reste un facteur déterminant. Les marchés n'anticipent actuellement aucune baisse de taux avant la fin de l'année, mais un cycle d'assouplissement ultérieur affaiblirait le dollar et soutiendrait mécaniquement le métal jaune.
La dette fédérale américaine, qui dépasse désormais 36 000 milliards de dollars avec des déficits annuels de 1 800 à 2 200 milliards, continue d'éroder la confiance dans la soutenabilité budgétaire des États Unis, alimentant structurellement la demande d'actifs tangibles.