Une séance historique à la réouverture de la Golden Week
La Bourse de Tokyo a vécu jeudi 7 mai 2026 l'une des séances les plus marquantes de son histoire. À la réouverture après les cinq jours fériés de la Golden Week, le Nikkei 225 a clôturé à 62 833,84 points, en progression de 3 320,72 points sur la séance. Cette envolée de 5,57 % constitue le plus important gain quotidien en valeur absolue jamais enregistré par l'indice de référence japonais, dépassant le précédent record de 3 217 yens établi le 6 août 2024. En séance, l'indice a même brièvement franchi la barre symbolique des 63 000 points, atteignant un sommet intraday à 63 091,14 points.
Le mouvement haussier ne s'est pas limité au Nikkei. L'indice TOPIX, plus large et plus représentatif de l'ensemble de la cote tokyoïte, a bondi de 3,00 % à 3 840,49 points, gagnant 111,76 points sur la seule séance. Cette force conjuguée des deux principaux indices japonais signale une participation très large des investisseurs au mouvement, et non une simple poussée concentrée sur quelques valeurs vedettes.
Les faits clés du rallye japonais
Le déclencheur immédiat du rallye réside dans la combinaison de deux facteurs survenus pendant la fermeture des marchés japonais. Premièrement, la publication des résultats d'AMD le 5 mai, avec un chiffre d'affaires trimestriel de 10,3 milliards de dollars, une progression de 57 % de la division centres de données à 5,8 milliards de dollars, et une prévision de revenus de 11,2 milliards pour le deuxième trimestre. Le titre AMD a bondi de 16 % le lendemain, entraînant l'ensemble du compartiment des semiconducteurs. Deuxièmement, la perspective inattendue d'un accord entre les États-Unis et l'Iran pour mettre fin au conflit déclenché plus de deux mois auparavant.
Les valeurs technologiques japonaises liées à la chaîne d'approvisionnement de l'intelligence artificielle ont logiquement capté l'essentiel des flux acheteurs. Le fabricant de cartes mères pour processeurs de centres de données Ibiden a signé la plus forte progression de l'indice avec un bond de 22,4 % sur la séance. Le fabricant de plaquettes de silicium Sumco a gagné 19,7 %, et Kioxia, spécialiste de la mémoire flash, 19,2 %. Le conglomérat technologique SoftBank Group, principal véhicule d'exposition aux investissements en intelligence artificielle au Japon, s'est apprécié de plus de 16 %.
Le compartiment des semiconducteurs n'a pas été le seul à profiter du retour de l'appétit pour le risque. Renesas Electronics, équipementier majeur dans les puces automobiles, a progressé de 13,42 %. Les valeurs financières et de matériaux de base ont également contribué à l'ampleur du mouvement, témoignant d'un repositionnement plus large des investisseurs sur les actifs cycliques.
Le double catalyseur : intelligence artificielle et géopolitique
Au-delà du choc immédiat des résultats d'AMD, la trajectoire récente du Nikkei illustre le repositionnement durable du Japon comme pivot mondial de la chaîne de valeur de l'intelligence artificielle. Le ministère japonais de l'industrie a quadruplé son budget de soutien aux semiconducteurs avancés et à l'intelligence artificielle pour atteindre environ 1 230 milliards de yens, soit près de 7,9 milliards de dollars, pour l'exercice fiscal débutant en avril 2026. Ce soutien public massif renforce l'attrait des fabricants nippons d'équipements et de matériaux pour les producteurs mondiaux de puces.
Les flux des investisseurs étrangers confirment ce regain d'intérêt. Selon les données de marché compilées en avril 2026, les non-résidents ont acheté pour 2 380 milliards de yens nets d'actions japonaises sur le mois, après une semaine record d'achats de 3 940 milliards de yens. Dans le même temps, ils se sont allégés de 298,2 milliards de yens d'obligations d'État japonaises, traduisant un déplacement clair de l'allocation vers les actifs risqués. Le Nikkei 225 affichait avant la séance du 7 mai une performance annuelle de l'ordre de 18 %, l'une des plus solides parmi les grands indices boursiers mondiaux suivis par les gérants internationaux.
Sur le front géopolitique, l'optimisme s'appuie sur des déclarations concordantes. Le porte parole du ministère iranien des Affaires étrangères a indiqué à plusieurs médias internationaux que Téhéran examinait une proposition américaine de résolution du conflit. Le président américain Donald Trump a confirmé avoir eu de très bonnes discussions avec l'Iran. La perspective d'une réouverture éventuelle du détroit d'Ormuz a alimenté la détente sur le marché pétrolier : le baril de WTI a reflué à 95,65 dollars et le Brent à 101,97 dollars, alors qu'ils flirtaient avec les 114 dollars quelques jours plus tôt.
Perspectives d'experts
Takamasa Ikeda, gérant senior chez GCI Asset Management, a livré une lecture claire du moteur du rallye dans une note diffusée par les principales agences financières : "Les forts gains du Nikkei ont été tirés par la performance du secteur des puces grâce aux prévisions optimistes d'AMD." Il observe également que les marchés ne tablent désormais plus sur de nouvelles actions militaires américaines à court terme, ce qui ouvre la voie à un retour de la prime de risque sur les actifs asiatiques.
"Les forts gains du Nikkei ont été tirés par la performance du secteur des puces grâce aux prévisions optimistes d'AMD. Les marchés anticipent désormais l'absence d'action militaire supplémentaire."
Takamasa Ikeda, gérant senior, GCI Asset Management
Hiroyuki Ueno, stratège chez Sumitomo Mitsui Trust Asset Management, apporte une vision plus nuancée sur l'impact du rallye selon les secteurs. Il souligne que les constructeurs automobiles japonais font face à une concurrence mondiale intensifiée et risquent de ne pas profiter pleinement, sur cet exercice fiscal, de l'éventuelle faiblesse du yen. Cette mise en garde rappelle que le retour de la confiance ne profite pas uniformément à toutes les composantes de la cote japonaise.
Du côté des stratégistes obligataires, la séance a également été notable. Le rendement du JGB à 10 ans a reculé de 2,5 points de base à 2,475 %, et celui du 2 ans de 1,5 point de base à 1,365 %. Cette détente des taux longs traduit un apaisement des anticipations d'inflation lié à la baisse des prix énergétiques, alors même que la Banque du Japon a relevé ses prévisions d'inflation à 2,8 % pour l'exercice 2026 lors de sa réunion du 28 avril, tout en maintenant son taux directeur à 0,75 %.
Implications pour les épargnants français
Pour les épargnants français disposant d'une exposition aux marchés mondiaux, généralement via les unités de compte d'un contrat d'assurance vie, un PER ou un compte titres, ce mouvement japonais a plusieurs conséquences concrètes. Les fonds investis sur les marchés actions internationaux, en particulier ceux pondérés selon des indices type MSCI World ou MSCI All Country World Index, voient mécaniquement leur valorisation portée par cette envolée tokyoïte. Le Japon représente environ 5 % à 6 % du MSCI World, et près de 10 % à 12 % du MSCI EAFE, ce qui en fait une composante significative pour la diversification géographique d'un portefeuille.
Plusieurs ETF UCITS éligibles au PEA, notamment ceux répliquant l'indice MSCI Japan via la technique du swap, offrent une exposition directe au marché japonais sans frais de change supplémentaires. Le rallye du 7 mai conforte la thèse d'un retour structurel d'allocation vers le Japon, après des années de sous pondération. Les gérants français de fonds patrimoniaux ont, pour la plupart, relevé progressivement leur exposition au Japon depuis la fin 2024, une décision qui paie aujourd'hui. La diversification géographique apparaît une nouvelle fois comme un facteur de robustesse essentiel face à la concentration des marchés américains sur quelques mégacapitalisations technologiques.
La question du risque de change reste cependant centrale. Le yen s'est apprécié à 156,375 yens pour un dollar lors de la séance du 7 mai, après un point bas à 160,7 yens fin avril. Pour un investisseur en euros non couvert, l'évolution du yen constitue un facteur important de la performance finale. Les enveloppes proposant des unités de compte couvertes contre le risque de change permettent de neutraliser ce paramètre lorsque l'investisseur cherche une exposition pure au marché actions japonais.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs points de vigilance vont rythmer les séances à venir et conditionner la pérennité de ce mouvement haussier. La concrétisation d'un accord formel entre les États Unis et l'Iran constitue le premier rendez vous. Une rupture des négociations entraînerait probablement un retour rapide de la prime de risque, avec des effets miroirs sur les indices asiatiques et sur le marché pétrolier. À l'inverse, une déclaration officielle de cessez le feu prolongerait le mouvement de rotation observé depuis trois jours.
La saison des résultats du premier trimestre 2026 au Japon entre dans sa phase la plus dense, avec les publications attendues des grands exportateurs nippons. Toyota, Honda, Sony et les principaux noms de la chaîne semiconducteurs livreront leurs chiffres dans les semaines à venir. Les analystes surveilleront particulièrement les guidances annuelles, dans un contexte où la fiscalité tarifaire américaine sur les véhicules importés reste un facteur d'incertitude majeur pour les constructeurs.
La prochaine réunion de politique monétaire de la Banque du Japon, prévue les 15 et 16 juin 2026, est anticipée par une partie du marché comme l'occasion d'une nouvelle hausse de 25 points de base du taux directeur, qui passerait alors à 1,00 %. Cette anticipation pèse déjà sur la trajectoire du yen et conditionne la capacité des exportateurs japonais à conserver leur compétitivité tarifaire à l'international.
Une cassure technique majeure
Sur le plan strictement technique, la cassure des 62 000 points puis le franchissement intraday de 63 000 points constituent un signal puissant. Les analystes graphiques pointent désormais une zone de projection à 65 000 points, voire 69 000 points selon les modèles d'extension. Le Nikkei se hisse ainsi parmi les indices développés les plus performants de 2026, devançant le S&P 500 et le Stoxx Europe 600 sur la période. L'intensité du flux d'achats étrangers, combinée au soutien budgétaire massif au secteur des semiconducteurs et à la dynamique des résultats, fournit un socle durable, même si l'absence de correction technique sur cinq mois invite à la prudence en cas de retournement géopolitique.
Pour les investisseurs particuliers français, ce moment de marché illustre concrètement l'intérêt d'une allocation diversifiée internationalement. Les contrats d'assurance vie multisupport et les comptes titres permettent d'accéder facilement, via des fonds indiciels ou des fonds gérés activement, à cette composante japonaise dont le poids reste sous représenté dans la majorité des allocations patrimoniales hexagonales.
Sources