Un géant pharmaceutique en pleine offensive stratégique
Merck a annoncé ce 25 mars 2026 l'acquisition de Terns Pharmaceuticals pour un montant de 6,7 milliards de dollars en numéraire, soit 53 dollars par action. Cette opération représente une prime de 31 % par rapport au cours moyen pondéré sur 60 jours et de 42 % sur 90 jours. La transaction, approuvée par les conseils d'administration des deux sociétés, devrait être finalisée au deuxième trimestre 2026.
Ce rachat constitue la troisième acquisition de plusieurs milliards de dollars réalisée par Merck en un an, après Cidara Therapeutics (9,2 milliards de dollars) et Verona Pharma (10 milliards de dollars). Le groupe pharmaceutique de Rahway, dans le New Jersey, accélère la reconstitution de son portefeuille d'oncologie avant l'expiration du brevet américain de Keytruda, son médicament vedette contre le cancer, prévue en décembre 2028.
Pour les investisseurs exposés au secteur pharmaceutique, cette opération illustre la dynamique de consolidation qui caractérise le secteur à l'approche d'une vague de pertes d'exclusivité estimée à 300 milliards de dollars de revenus d'ici 2030.
Les chiffres clés de l'opération
- Prix par action : 53 dollars en numéraire, soit une valeur nette de 5,7 milliards de dollars après déduction de la trésorerie acquise
- Charge comptable : environ 5,8 milliards de dollars, soit 2,35 dollars par action, comptabilisés au T2 et sur l'exercice 2026
- Actif principal : le TERN 701, un inhibiteur allostérique oral de la tyrosine kinase BCR::ABL1, actuellement en essai clinique de phase 1/2 (étude CARDINAL)
- Taux de réponse moléculaire majeure (MMR) : 64 % chez les patients évaluables, y compris 60 % chez les patients ayant déjà reçu Scemblix (Novartis)
- Estimation des ventes maximales du TERN 701 : plus de 4 milliards de dollars selon BMO Capital Markets
- Marché mondial des traitements de la LMC : 8,8 milliards de dollars en 2026, en progression vers 17,2 milliards de dollars d'ici 2032 (TCAC de 11,4 %)
Analyse approfondie
Le TERN 701, un candidat potentiellement supérieur à Scemblix
Le TERN 701 cible la poche myristoylique de la protéine de fusion BCR::ABL1, le même mécanisme d'action que le Scemblix (asciminib) de Novartis, qui constitue la référence actuelle dans le traitement de deuxième ligne de la leucémie myéloïde chronique. Les données préliminaires de l'essai CARDINAL, présentées lors de la réunion annuelle de l'American Society of Hematology (ASH) en décembre 2025, ont révélé un taux de réponse moléculaire majeure de 64 % à 75 % chez des patients lourdement prétraités.
Le profil d'administration du TERN 701 présente deux avantages par rapport à Scemblix : l'absence d'obligation de prise à jeun et l'absence d'interactions médicamenteuses significatives. Ces caractéristiques pourraient favoriser une meilleure observance thérapeutique, un facteur déterminant dans le traitement au long cours de la LMC.
Terns Pharmaceuticals envisage de lancer des essais pivots fin 2026 ou début 2027, potentiellement avec une étude comparative directe face au Scemblix en traitement de première ligne. La FDA a accordé au TERN 701 la désignation de médicament orphelin en mars 2024 et la procédure accélérée (Fast Track) fin 2025.
Course contre la montre : le « patent cliff » de Keytruda
Keytruda (pembrolizumab), le traitement d'immunothérapie anticancéreuse de Merck, représente près d'un tiers des revenus du groupe. La perte de l'exclusivité commerciale aux États Unis en décembre 2028, puis en Europe en 2031, constitue le défi stratégique majeur de la décennie pour le laboratoire.
Merck a déployé une stratégie sur trois axes : un programme de réduction des coûts de 3 milliards de dollars d'ici fin 2027, le développement d'une formulation sous cutanée de Keytruda susceptible de prolonger l'exclusivité, et une campagne d'acquisitions ciblées totalisant plus de 25 milliards de dollars au cours des 12 derniers mois.
Parallèlement, le groupe développe une vingtaine de candidats prometteurs dans les domaines cardiométabolique, infectieux, ophtalmologique et immunologique. L'objectif est de compenser progressivement la baisse anticipée des revenus de Keytruda, estimés à 29,5 milliards de dollars annuels.
Un marché de la LMC en pleine transformation
La leucémie myéloïde chronique touche environ 150 000 patients dans le monde, avec 15 000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année. Le traitement repose depuis deux décennies sur les inhibiteurs de tyrosine kinase (ITK), dont l'imatinib (Glivec) a été le pionnier. Les ITK de nouvelle génération, dont le Scemblix de Novartis, ont permis d'améliorer les taux de rémission et de réduire les effets secondaires.
Novartis a récemment relevé ses prévisions de ventes maximales pour Scemblix, de 3 milliards à 4 milliards de dollars. Le consensus des analystes (Evaluate) anticipe des ventes de 3,78 milliards de dollars pour Scemblix en 2030, contre 718 millions pour le TERN 701 à la même date. L'écart reflète l'avance commerciale de Novartis, mais les analystes de William Blair estiment que ces projections sous évaluent le potentiel perturbateur du TERN 701.
Perspectives d'experts
Vision optimiste
Les partisans de cette acquisition soulignent la qualité des données cliniques préliminaires et le potentiel de différenciation du TERN 701 dans un marché en forte croissance.
- BMO Capital Markets anticipe des ventes maximales supérieures à 4 milliards de dollars pour le TERN 701
- Les analystes de Mizuho et TD Cowen ont relevé leur recommandation à « achat fort » dès décembre 2025
- Le taux de réponse de 60 % chez les patients résistants au Scemblix ouvre un segment de marché jusqu'ici non couvert
« L'acquisition de Terns s'appuie sur notre présence croissante en hématologie avec le TERN 701, un candidat potentiellement le meilleur de sa catégorie pour le traitement de certains patients atteints de leucémie myéloïde chronique. »
Robert M. Davis, président directeur général de Merck, communiqué officiel du 25 mars 2026
Vision prudente
Certains observateurs soulèvent des interrogations légitimes sur le prix payé et les risques inhérents au développement pharmaceutique.
- L'essai CARDINAL reste en phase 1/2 ; les données pivots ne seront pas disponibles avant 2027 au plus tôt
- La charge comptable de 5,8 milliards de dollars pèsera sur les résultats 2026 de Merck
- Le marché de la LMC reste dominé par Novartis, qui dispose d'une avance commerciale considérable avec Scemblix
« L'opération est stratégiquement cohérente et marginalement positive, car Merck se prépare au patent cliff de Keytruda et démontre sa volonté de poursuivre des actifs oncologiques différenciés tôt dans leur développement. »
Analystes de RBC Capital Markets, note de recherche du 25 mars 2026
Consensus du marché
Le cours de l'action Terns a été multiplié par six au cours des six derniers mois, passant de moins de 10 dollars à plus de 50 dollars après la publication des données de l'essai CARDINAL. L'action Merck évoluait en légère hausse le jour de l'annonce, les investisseurs saluant la cohérence stratégique de l'opération malgré son coût élevé.
Implications pour les investisseurs
Exposition au secteur pharmaceutique
L'acquisition de Terns confirme la tendance de fond : les grandes capitalisations pharmaceutiques multiplient les rachats pour reconstituer leurs pipelines avant la vague de pertes de brevets. Les investisseurs exposés au secteur via des fonds ou ETF (iShares Biotechnology ETF, SPDR S&P Biotech ETF) bénéficient de cette dynamique de consolidation, qui soutient les valorisations des biotechs innovantes.
Perspectives pour les épargnants
Pour les détenteurs de contrats d'assurance vie en unités de compte orientées « santé » ou « biotechnologie », cette opération rappelle l'importance de la sélection sectorielle. Le secteur pharmaceutique offre une résilience relative en période de tensions géopolitiques, mais reste soumis à des aléas réglementaires (négociations de prix avec Medicare) et cliniques (résultats d'essais).
Signaux à surveiller sur les marchés
Les marchés actions américains progressaient ce 25 mars, le S&P 500 gagnant 0,75 % et le Nasdaq 0,92 %, portés en partie par l'apaisement des tensions géopolitiques liées à l'Iran. L'action TERN a bondi en préouverture vers le prix de l'offre de 53 dollars. L'action MRK (Merck) affichait une progression modérée, signe que le marché intègre positivement mais prudemment cette acquisition.
Ce qu'il faut surveiller
Dans les prochaines semaines :
- L'approbation de l'offre publique d'achat par les actionnaires de Terns et le feu vert antitrust (Hart Scott Rodino)
- Les prochains résultats intermédiaires de l'essai CARDINAL (données attendues mi 2026)
- La réaction de Novartis, qui pourrait accélérer le développement de Scemblix en première ligne
À moyen terme :
- Le lancement des essais pivots du TERN 701 (fin 2026 ou début 2027)
- Les résultats de la formulation sous cutanée de Keytruda, déterminants pour la stratégie de transition de Merck
- L'évolution du cadre réglementaire américain sur la tarification des médicaments (Inflation Reduction Act)
À long terme :
- L'impact effectif de la perte d'exclusivité de Keytruda en décembre 2028 sur les résultats de Merck
- La capacité du TERN 701 à s'imposer comme traitement de référence face au Scemblix
- La poursuite de la consolidation du secteur pharmaceutique mondial, avec d'autres rachats attendus dans l'oncologie et l'hématologie
Conclusion
L'acquisition de Terns Pharmaceuticals par Merck pour 6,7 milliards de dollars s'inscrit dans une stratégie de défense agressive contre l'érosion programmée des revenus de Keytruda. Le TERN 701, avec son taux de réponse moléculaire majeure de 64 % et son profil d'administration plus pratique que le Scemblix, représente un pari calculé sur un marché de la LMC en pleine expansion. Les investisseurs retiendront que le secteur pharmaceutique entre dans une phase de recomposition majeure où la capacité d'innovation et la solidité du pipeline détermineront les gagnants de la prochaine décennie.