JPMorgan ouvre la porte aux marchés prédictifs : Wall Street à la conquête d'une nouvelle frontière
Jamie Dimon envisage l'entrée de JPMorgan sur les marchés prédictifs, un secteur qui dépasse 21 milliards de dollars de volume mensuel. Goldman Sachs, Robinhood et Coinbase sont déjà en mouvement.

La plus grande banque américaine pourrait bientôt se lancer dans les marchés prédictifs. Jamie Dimon, PDG de JPMorgan Chase, a déclaré lors d'une interview sur CBS Evening News le 1er avril 2026 qu'il n'excluait pas de proposer ce type de services à ses clients. « It's possible one day we'll do something like that », a confié le dirigeant, tout en précisant que la banque imposerait des garde-fous stricts.
Un secteur en pleine explosion : 21 milliards de volume mensuel
Les marchés prédictifs permettent aux investisseurs de parier sur l'issue d'événements réels : décisions de banques centrales, résultats électoraux, données économiques ou encore événements géopolitiques. Longtemps cantonnés à un rôle de niche académique, ces marchés connaissent une croissance fulgurante depuis 2024.
Selon les données de TRM Labs, le volume mensuel de transactions a atteint 21 milliards de dollars en janvier 2026, contre 1,2 milliard au début de 2025. Le record journalier s'établit à 425 millions de dollars, enregistré le 28 février 2026 sur Polymarket lors de la crise iranienne. Au total, les deux plateformes dominantes, Polymarket et Kalshi, ont cumulé 38 milliards de dollars de volume notionnel en 2025.
Polymarket et Kalshi : deux modèles, deux valorisations à 20 milliards
Le marché est structuré autour de deux acteurs majeurs aux approches radicalement différentes. Polymarket s'appuie sur la blockchain Polygon : les utilisateurs déposent des stablecoins, et les contrats sont enregistrés puis réglés automatiquement par des smart contracts. Kalshi, en revanche, fonctionne comme une bourse régulée traditionnelle, avec un carnet d'ordres centralisé et un règlement classique, sans recours à la blockchain.
Les deux plateformes négocient actuellement des levées de fonds qui pourraient porter leurs valorisations respectives à environ 20 milliards de dollars, selon le Wall Street Journal. Kalshi était valorisée à 11 milliards et Polymarket à 9 milliards lors de leurs précédents tours de table.
Des profils d'utilisateurs variés
L'analyse de TRM Labs révèle un écosystème riche : les traders de fréquence moyenne (11 à 1 000 transactions) représentent 44,7 % des échanges pour 869 millions de dollars de volume, tandis que les teneurs de marché haute fréquence (plus de 10 000 transactions) captent 35,2 % de l'activité. Le ticket médian d'un primo investisseur s'élève à 30 dollars, contre 12 dollars pour les comptes les plus actifs. En février 2026, la plateforme comptait 840 000 portefeuilles uniques mensuels.
Goldman Sachs, premier mastodonte à se positionner
JPMorgan n'est pas le premier géant de Wall Street à manifester son intérêt. Dès janvier 2026, lors de la présentation des résultats du quatrième trimestre de Goldman Sachs, le PDG David Solomon avait révélé avoir « personnellement rencontré les dirigeants des deux grandes plateformes de marchés prédictifs et passé plusieurs heures avec chacun pour comprendre leurs modèles ». Goldman Sachs dispose désormais d'une équipe dédiée à l'étude de ce secteur.
La différence notable : Jamie Dimon a clairement exclu les paris sportifs et politiques du périmètre envisagé par JPMorgan, précisant que la banque disposerait de « règles strictes concernant les informations privilégiées ». Cette approche prudente reflète la volonté de positionner ces produits comme des instruments financiers sophistiqués, et non comme des paris en ligne.
Robinhood et Coinbase accélèrent la démocratisation
Pendant que les banques d'investissement étudient leurs options, les plateformes de trading grand public ont déjà pris les devants. Robinhood a intégré les marchés prédictifs via un partenariat avec Kalshi en mars 2025, exposant ses 27 millions de comptes financés à cette nouvelle classe d'actifs. Le PDG Vlad Tenev qualifie ce segment de « business à la croissance la plus rapide de l'histoire de Robinhood », avec plus de 12 milliards de contrats échangés en 2025 et 4 milliards supplémentaires au premier trimestre 2026.
Coinbase a lancé ses propres marchés prédictifs en décembre 2025, couvrant les 50 États américains. Les deux entreprises construisent actuellement leur propre infrastructure de bourse régulée auprès de la CFTC, avec une mise en service attendue courant 2026. Robinhood développe notamment Rothera, une coentreprise avec Susquehanna destinée à opérer une bourse et une chambre de compensation sous licence CFTC.
Un cadre réglementaire encore fragmenté
L'essor des marchés prédictifs soulève des questions réglementaires majeures des deux côtés de l'Atlantique. Aux États-Unis, la CFTC a retiré en janvier 2026 ses propositions restrictives et accordé à Polymarket une « no-action letter », réduisant considérablement les risques juridiques pour les participants américains. Le procureur général de Washington a toutefois poursuivi Kalshi pour « exploitation de jeux d'argent illégaux », tandis que l'Arizona et le Nevada ont engagé des procédures similaires.
En Europe, la situation est plus restrictive. La France, via l'Autorité nationale des jeux (ANJ), a bloqué l'accès à Polymarket, considérant la plateforme comme un site de jeux d'argent non agréé. La Belgique, l'Italie, la Pologne et la Roumanie ont adopté des positions similaires. L'entrée en vigueur complète du règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) en juillet 2026 pourrait redéfinir le cadre applicable aux plateformes utilisant la blockchain, mais le statut juridique précis des marchés prédictifs reste incertain.
Le cabinet Taylor Wessing souligne l'ambiguïté : selon MiFID II, les options binaires constituent généralement des instruments financiers dérivés. Les contrats d'événements proposés par les marchés prédictifs pourraient donc relever de la réglementation des marchés financiers plutôt que de celle des jeux de hasard, ce qui ouvrirait la voie à un encadrement par l'AMF plutôt que par l'ANJ.
Quels enjeux pour les épargnants français ?
Pour les investisseurs particuliers en France, l'accès direct aux marchés prédictifs reste actuellement bloqué. Toutefois, l'intérêt croissant des institutions financières traditionnelles pourrait transformer la donne à moyen terme. Si JPMorgan ou Goldman Sachs lancent des produits de marchés prédictifs dans le cadre réglementé des services financiers, ces instruments pourraient devenir accessibles aux investisseurs européens via leurs filiales soumises à MiFID II.
Les marchés prédictifs présentent un intérêt potentiel en matière de diversification de portefeuille : leurs rendements ne sont pas corrélés aux marchés actions ou obligataires traditionnels. Le portefeuille le plus rentable identifié par TRM Labs en début 2026 a généré 6,2 millions de dollars de gains répartis sur des marchés variés (décisions de la Fed, événements géopolitiques, données macro).
Le risque principal réside dans la nature même de ces instruments : contrairement à un investissement classique, un contrat prédictif peut perdre l'intégralité de sa valeur si l'événement anticipé ne se produit pas. L'ANJ a d'ailleurs souligné le caractère potentiellement addictif de ces plateformes, comparable à celui des jeux d'argent en ligne.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains mois
Plusieurs échéances détermineront l'avenir de ce secteur. Le CLARITY Act, projet de loi américain sur la régulation des actifs numériques, pourrait faire l'objet d'un vote au sein du Senate Banking Committee d'ici mi avril 2026. Les marchés de prédiction anticipent à 72 % que cette loi sera adoptée en 2026. En Europe, l'entrée en vigueur complète de MiCA au 30 juin 2026 clarifiera le traitement des plateformes crypto, dont Polymarket.
L'arrivée potentielle de JPMorgan et Goldman Sachs dans ce secteur constituerait un signal fort de légitimation institutionnelle. Avec 21 milliards de dollars de volume mensuel et des valorisations combinées dépassant 40 milliards de dollars pour les deux plateformes leaders, les marchés prédictifs ne sont plus un phénomène marginal. La question n'est plus de savoir s'ils s'intégreront dans l'écosystème financier traditionnel, mais à quelle vitesse et sous quel cadre réglementaire.