Le retour fracassant de Cassandre
Le 9 mai 2026, Michael Burry a publié sur sa nouvelle Substack Cassandra Unchained un texte qui agite Wall Street : « Les actions ne montent ou ne descendent pas en raison de l'emploi ou de la confiance des consommateurs. Elles montent en ligne droite parce qu'elles montent en ligne droite. Sur une thèse de deux lettres que tout le monde croit comprendre. » L'investisseur, célèbre pour avoir parié contre les subprimes en 2007, conclut sentir « les derniers mois de la bulle 1999 à 2000 ». Le S&P 500 a clôturé ce même jour à 7 398,93 points, un record historique, et le Nasdaq Composite à 26 247 points, après six semaines consécutives de hausse, la plus longue série depuis octobre 2024.
La sortie n'est pas qu'un avis. Burry a accompagné ses propos par des positions d'une ampleur inhabituelle pour son fonds Scion Asset Management. Selon les communications publiques de l'investisseur et les analyses publiées entre le 7 et le 9 mai, près de 9,5 % de son portefeuille est désormais positionné à la baisse contre l'écosystème de l'intelligence artificielle, à travers options de vente et positions courtes directes.
Les positions précises du fonds Scion
Le détail des paris baissiers, reconstitué à partir des publications de Burry et des analyses spécialisées, dessine une stratégie concentrée :
- Palantir Technologies (PLTR) : position courte directe et options de vente avec strikes à 100 dollars (décembre 2026) et 50 dollars (juin 2027). Burry juge l'action « digne d'un cours à deux chiffres au mieux » et déclare : « Je shorte le modèle économique et le directeur général. »
- Nvidia (NVDA) : options de vente sur 1 million d'actions sous-jacentes, prix d'exercice 110 dollars, échéance 2027.
- Invesco QQQ Trust (QQQ) : options de vente renforcées, exposition à la baisse sur le Nasdaq 100.
- iShares Semiconductor ETF (SOXX) : puts ajoutés au courant du printemps 2026.
- Oracle (ORCL) : puts également renforcés.
La valeur notionnelle des seuls sous-jacents Palantir et Nvidia approche 1,1 milliard de dollars, selon les estimations de TradingKey croisées avec les positions ouvertes. À titre de comparaison, le portefeuille déclaré de Scion en septembre 2025 affichait une valeur de 68 millions de dollars sur quatre lignes longues. L'écart traduit l'ampleur du virage stratégique opéré au premier trimestre 2026.
La cession totale de GameStop, marqueur du basculement
Le tournant a été matérialisé par la sortie complète de la position GameStop (GME), un dossier que Burry suivait depuis 2019 et qui avait fait sa réputation auprès du grand public. Dans son post du 7 mai, l'investisseur explique : « J'ai vendu l'intégralité de ma position GME. » Le projet d'acquisition d'eBay annoncé fin avril a contredit sa thèse d'un GameStop transformé en holding diversifié à la Berkshire Hathaway. Burry estime que l'entité combinée porterait un effet de levier net dette sur résultat de 5,2 fois, au-dessus de son seuil de tolérance de 5 fois.
Cette sortie n'est pas anecdotique. Elle libère du capital et de l'attention pour la position courte sur Palantir, devenue selon les données disponibles la plus grande conviction baissière du fonds.
Le pari Palantir : un duel sur la valorisation
Palantir a publié le 4 mai 2026 des résultats trimestriels solides : 1,63 milliard de dollars de chiffre d'affaires (consensus 1,54 milliard), un bénéfice net quadruplé à 870,5 millions, une croissance des revenus américains de 104 % sur un an et un relèvement des prévisions annuelles à 7,65 milliards. La direction a ciblé 1,8 milliard pour le deuxième trimestre, soit 7 % au-dessus du consensus.
Pourtant, le titre a chuté de près de 7 % au lendemain de la publication, passant de 146 à 136 dollars, avant de stabiliser autour de 137 dollars le 7 mai. Le paradoxe s'explique par la valorisation. Selon les agrégateurs financiers consultés le 8 mai 2026, Palantir s'échange à environ 217 fois ses bénéfices sur douze mois glissants, 111 fois ses bénéfices prospectifs, et 46 fois son chiffre d'affaires futur, l'un des multiples les plus élevés de l'indice S&P 500. Le multiple de revenus est supérieur de plus de 500 % à la médiane du secteur logiciel.
« À ce niveau de valorisation, même un excellent rapport ne fait que confirmer ce que le cours a déjà intégré. La marge d'erreur est nulle. »
Burry contre Karp
Face à Burry, Alex Karp, directeur général de Palantir, défend une thèse de croissance organique. La société a doublé son chiffre d'affaires américain en un an et signe des contrats fédéraux et commerciaux à un rythme inédit dans son histoire. Le débat entre les deux hommes incarne deux lectures du moment : pour Karp, l'IA d'entreprise génère un revenu réel et récurrent. Pour Burry, le multiple payé pour ce revenu rappelle Cisco au pic de 2000.
Le rallye des semi-conducteurs en ligne de mire
L'autre cible de Burry est l'indice Philadelphie des semi-conducteurs (SOX), porté par Nvidia, Broadcom, Micron, Intel, AMD et TSMC. L'indice a progressé d'environ 40 % sur un mois et 65 % depuis le début de l'année 2026 selon les données publiées par Seoul Economic Daily et Finbold. Burry compare cette montée verticale à « la phase finale d'envolée qui a précédé le krach de mars 2000 ».
Nvidia, principal pilier de l'indice, cote 215 dollars le 8 mai 2026, pour une capitalisation boursière de 5 230 milliards de dollars et un ratio cours sur bénéfices proche de 43 fois les douze derniers mois. Ce multiple reste 20 % en dessous de la médiane historique sur dix ans, à 52,8 fois. Les puts de Burry à 110 dollars d'exercice sur Nvidia, expirant en 2027, supposent donc une chute supérieure à 49 % du cours actuel pour atteindre la zone de gain intrinsèque.
L'arrière-plan : 700 milliards de capex IA en 2026
La thèse de Burry s'inscrit dans un débat plus large sur la rentabilité du cycle d'investissement actuel. Les quatre hyperscalers (Microsoft, Amazon, Alphabet et Meta) ont collectivement annoncé près de 700 à 725 milliards de dollars de dépenses en capital pour 2026, presque le double de 2025 :
- Amazon : environ 200 milliards de dollars, en grande partie pour les centres de données.
- Microsoft : 190 milliards de dollars sur l'exercice.
- Alphabet : guidance relevée à 180 ou 190 milliards.
- Meta : 125 à 145 milliards de dollars, soit la révision la plus marquée du secteur.
Selon les analyses de Barclays, ces dépenses pourraient se traduire par une chute de près de 90 % du flux de trésorerie disponible de Meta, et un passage à un flux libre négatif pour Amazon. La question posée par Burry et reprise par plusieurs investisseurs institutionnels est simple : quel sera le retour sur capital de ces 700 milliards ? Si l'adoption de l'IA générative en entreprise ralentit ou si les marges de monétisation se révèlent plus faibles que prévu, l'effet de levier opérationnel jouera dans l'autre sens.
L'autre voix : Karp, Wood et les défenseurs du cycle
Le pari de Burry n'est pas consensuel. Cathie Wood, dirigeante d'ARK Invest, défend depuis plusieurs années une thèse opposée : l'IA, la robotique et la voiture autonome ouvrent une décennie de croissance composée. Elle table sur Tesla à 2 000 dollars d'ici 2027 sur la promesse du robotaxi. Les rebonds successifs de Tesla et de Nvidia ont infligé à Burry deux pertes notables ces dernières années : la sortie sans gain de son short sur Tesla en 2021 et la fermeture de son pari contre l'ETF ARKK la même année. Sur ces dossiers, le marché lui a donné tort.
Du côté des analystes, Mizuho, Wedbush, Morgan Stanley et Bank of America maintiennent des notes positives sur Nvidia et Palantir, avec des objectifs de cours souvent supérieurs aux niveaux actuels. Le rapport sur l'emploi américain d'avril, publié début mai et meilleur que prévu, a renforcé l'argument macroéconomique des permabulls de l'IA.
Conséquences pour l'épargnant français
L'épargnant français n'est pas spectateur de cette controverse, même s'il ne détient pas directement Palantir ou Nvidia. L'exposition aux Sept Magnifiques se loge dans plusieurs supports usuels :
- Les ETF S&P 500 et MSCI World logés dans une assurance vie ou un PEA via la version éligible Amundi PEA Monde, où Nvidia, Microsoft, Apple et Alphabet pèsent collectivement plus de 20 % de l'indice mondial.
- Les unités de compte thématiques IA, technologie ou semi-conducteurs proposées par la plupart des contrats multisupports français.
- Les titres de la cote française, notamment STMicroelectronics, Dassault Systèmes, Schneider Electric et Capgemini, dont les cours suivent étroitement la dynamique des hyperscalers américains.
Une correction du Nasdaq de 30 % à la manière de l'éclatement de mars 2000 produirait, sur un MSCI World à dominante technologique, un recul d'environ 12 à 15 %. Pour un épargnant exposé à hauteur de 50 % de son contrat à des unités de compte technologiques, l'impact sur le contrat global pourrait avoisiner 6 à 8 % de moins-value latente. Ce scénario reste hypothétique, mais il rappelle que la concentration du marché américain n'a jamais été aussi forte depuis l'an 2000, ce qui amplifie la sensibilité aux retournements.
Trois leviers concrets pour ajuster son allocation
Diversifier au-delà de l'IA américaine
Le choc de 2000 a duré près de trois ans pour le Nasdaq, mais les indices européens, japonais et émergents avaient mieux résisté. Une exposition à l'Europe (CAC 40, EuroStoxx 50), au Japon (Nikkei) ou aux marchés émergents permet d'amortir une correction concentrée sur la tech américaine. Le compartiment value européen, longtemps délaissé, retrouve un attrait relatif en cas de repli des multiples technologiques.
Réintégrer du fonds en euros et des fonds obligataires datés
Le fonds en euros, longtemps boudé pour son rendement de 2,5 %, redevient pertinent comme amortisseur de portefeuille. Les fonds obligataires datés à échéance 2028, 2029 ou 2030 verrouillent un rendement brut de 4 à 5 % pour les profils prudents qui anticipent un retour de la volatilité.
Conserver l'exposition technologique mais arbitrer les multiples extrêmes
Plutôt que sortir intégralement de la tech, certains gérants conseillent d'arbitrer les multiples les plus tendus (Palantir à 217 fois les bénéfices) au profit de valeurs technologiques aux profils plus défensifs : Salesforce, Adobe, Veeva ou Autodesk. Burry lui-même a accumulé des positions longues sur ces logiciels traditionnels délaissés par le marché.
Ce qu'il faut surveiller
- Le rapport 13F du premier trimestre 2026 de Scion Asset Management, attendu mi-mai, qui confirmera ou nuancera les positions déclarées par Burry.
- Les résultats Nvidia du 28 mai 2026 : un manqué sur le segment data center serait un test sévère de la thèse haussière.
- L'évolution de la prime de risque sur le 30 ans américain (4,8 % le 9 mai), seuil que Michael Hartnett (Bank of America) qualifie de ligne Maginot pour les valorisations technologiques.
- L'adoption en entreprise des produits IA d'OpenAI, d'Anthropic et de Google, mesurée par les chiffres de rétention publiés trimestriellement.
- L'IPO d'OpenAI ou d'Anthropic, qui constituera selon plusieurs gérants le test ultime de l'appétit du marché public pour les valorisations IA.
Une lecture historique à intégrer dans la décision
Michael Burry a eu raison sur les subprimes en 2007 et tort sur Tesla en 2020. Sa Substack Cassandra Unchained tire son nom de la prophétesse grecque condamnée à dire vrai sans être crue. Pour l'épargnant français, l'enjeu n'est pas de trancher qui de Burry, Karp ou Wood aura raison sur le calendrier précis du retournement. Il est de prendre acte que les niveaux de valorisation atteints par certaines valeurs IA, et le poids cumulé de quelques titres dans les indices mondiaux, exigent désormais une discipline de diversification qui avait pu être négligée pendant la phase d'euphorie. L'allocation prudente n'est pas un pari sur la fin du cycle IA, c'est une assurance contre l'asymétrie de risque que représente une concentration record sur quelques noms.
Sources
- CNBC, Michael Burry says the market today feels like the last months of the 1999-2000 bubble, 8 mai 2026
- Finbold, Michael Burry warns markets feeling like the last months of dotcom bubble, 9 mai 2026
- Yahoo Finance, Big Short investor Michael Burry confirms he's sold GameStop and says he's shorting Palantir, 7 mai 2026
- TradingKey, Big Short Burry Doubles Down: Nvidia, Palantir Short Positions Double in Big Bet on AI Bubble Bursting, 8 mai 2026
- Stocktwits, Michael Burry Adds To NVDA, QQQ Puts, Warns AI Trade Resembles Dotcom Bubble, 8 mai 2026
- Foreign Policy Journal, Michael Burry Exits GameStop and Expands Bearish Bets Against Palantir and Nvidia, 7 mai 2026
- Seoul Economic Daily, Big Short Michael Burry Warns Chip Rally Echoes Dotcom Bubble, 9 mai 2026
- CNBC, S&P 500 extends winning streak to 6 weeks: stock market today live updates, 9 mai 2026
- CNBC, Tech AI spending approaches 700 billion dollars in 2026, février 2026
- Statista, Big Tech AI Spending to Reach 725 Billion in 2026, avril 2026
- Fortune, Big Tech 700 billion dollar AI spending spree has no clear end in sight, 30 avril 2026
- CNBC, Palantir PLTR Q1 earnings report 2026, 4 mai 2026
- Foreign Policy Journal, Palantir Closes Around 137 as Historic Q1 Beat Fails to Produce a Sustained Rally, 7 mai 2026
- StockAnalysis et Public.com, NVIDIA et Palantir Statistics et Valuation Measures, données du 8 mai 2026
- Cassandra Unchained, Michael Burry, Substack post du 9 mai 2026