Le Golfe sous tension : quand la guerre frappe au cœur de la finance mondiale
Mercredi 11 mars 2026, le quartier financier de Dubaï s'est vidé en quelques heures. Citigroup a ordonné l'évacuation de trois immeubles, dans le Dubai International Financial Centre (DIFC) et le quartier d'Oud Metha. Standard Chartered a suivi, demandant à ses employés de quitter les bureaux pour travailler depuis leur domicile. Au Qatar, HSBC a fermé l'ensemble de ses agences « jusqu'à nouvel ordre ».
L'élément déclencheur : un communiqué du commandement Khatam al Anbiya, entité liée aux Gardiens de la Révolution islamique et désignée par l'ONU, qui a proclamé que « l'ennemi nous a donné les mains libres pour viser les centres économiques et les banques appartenant aux États Unis et au régime sioniste dans la région ». Le commandement a appelé les habitants à ne pas s'approcher à moins d'un kilomètre des établissements bancaires.
Un quartier financier de 290 banques en mode « contingence »
Le DIFC, créé en 2004, hébergeait fin 2025 plus de 290 banques, 102 fonds spéculatifs, 500 sociétés de gestion de patrimoine et 1 289 entités familiales. Ce district, véritable plaque tournante de la finance régionale, voit aujourd'hui ses tours se vider.
Les cabinets de conseil ont emboîté le pas aux banques. PwC a fermé ses bureaux en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis et au Koweït « pour le reste de la semaine, par précaution ». Deloitte a évacué ses équipes du DIFC. D'autres sociétés, non identifiées publiquement, ont pris des mesures similaires.
« La décision d'évacuer trois de nos immeubles aux Émirats arabes unis a été prise par excès de prudence, en cohérence avec notre engagement à donner la priorité à la sécurité de nos collaborateurs. Tous nos collègues sont en sécurité. »
Porte parole de Citigroup
Frappes iraniennes : l'escalade qui a tout changé
La menace iranienne contre les institutions bancaires fait suite au bombardement par Israël d'une agence de la Banque Sepah à Téhéran, qualifié par la télévision d'État iranienne d'« acte illégitime et inédit en temps de guerre ». En représailles, le commandement militaire conjoint iranien a élargi sa doctrine de ciblage aux « centres économiques ».
Le même jour, deux drones iraniens sont tombés à proximité de l'aéroport international de Dubaï, blessant quatre personnes (deux ressortissants ghanéens, un Bangladais et un Indien). Trois navires marchands ont été touchés près du détroit d'Ormuz. L'Arabie saoudite a intercepté sept missiles balistiques. Le Koweït a abattu huit drones.
Depuis le 28 février 2026, date du début du conflit, les volumes d'exportation de pétrole brut et de produits raffinés transitant par le détroit d'Ormuz sont tombés à moins de 10 % de leur niveau d'avant guerre. Sept navires seulement y sont passés depuis le 8 mars, contre plus d'une centaine par jour en temps normal.
Répercussions sur les marchés : les actions bancaires sous pression
À la Bourse de Londres, Standard Chartered a reculé de près de 4 % en début de séance jeudi. HSBC, Barclays et Lloyds ont chacune perdu plus de 4 %. Le S&P 500 a cédé 0,2 %, le Dow Jones a lâché 289 points (soit 0,61 %), tandis que le Nasdaq a limité son repli à 0,1 %.
Le pétrole Brent s'est maintenu au dessus de 90 dollars le baril malgré l'annonce par l'Agence internationale de l'énergie (AIE) de la plus grande libération de réserves stratégiques de son histoire : 400 millions de barils, dont 172 millions provenant de la réserve américaine. Les marchés ont jugé cette mesure insuffisante. L'Iran a déclaré vouloir « préparer le monde à un baril à 200 dollars ».
Banques asiatiques : le gel des prêts au Golfe
Selon Bloomberg, les banques asiatiques et chinoises, devenues les premiers financeurs du Golfe avec plus de 15 milliards de dollars de prêts accordés en 2025 (un record triplant l'année précédente), marquent une pause brutale. Lors d'une réunion de l'Asia Pacific Loan Market Association cette semaine, les conversations privées étaient dominées par un seul thème : la perte d'enthousiasme pour la région.
Ce renversement est d'autant plus frappant que la même association avait organisé, fin janvier, sa toute première conférence à Dubaï, réunissant 300 participants.
Dubaï : le hub financier mondial à l'épreuve de la guerre
Le conflit met à l'épreuve la promesse fondatrice de Dubaï : offrir un îlot de stabilité dans une région volatile. La ville abrite 81 200 millionnaires, 237 centimillionnaires (fortunes supérieures à 100 millions de dollars) et au moins 20 milliardaires, selon Henley & Partners. Environ 9 800 millionnaires supplémentaires devaient s'y installer en 2025 et 2026.
Les premières conséquences sont déjà mesurables. Les réservations touristiques ont chuté de plus de 60 %. Le port de Jebel Ali a suspendu ses opérations. Les vols ont été annulés à plus de 80 %. La bourse de Dubaï avait déjà suspendu les échanges les 2 et 3 mars.
« Notre conviction dans les fondamentaux du CCG et dans la solidité à long terme de la région reste inchangée. »
Georges Elhedery, directeur général de HSBC
Les autorités émiraties étudient des contre mesures, notamment le gel ciblé d'actifs de sociétés écrans iraniennes et une opération de contrôle des bureaux de change locaux situés au cœur de l'infrastructure financière de Téhéran.
Quelles conséquences pour les épargnants et investisseurs européens ?
L'exposition directe des grandes banques françaises (BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole) au Moyen Orient reste limitée, inférieure à 1 % en revenus et en bénéfices selon une analyse de J.P. Morgan. HSBC et Standard Chartered sont les deux établissements européens les plus exposés, avec environ 4 % de revenus et de résultats avant impôts pour HSBC, un chiffre qui monte à près de 9 % en incluant l'Égypte, la Turquie et l'Arabie saoudite.
Les effets indirects sont en revanche plus préoccupants. La hausse prolongée du pétrole au dessus de 90 dollars le baril alimente les anticipations d'inflation. L'indice des prix à la consommation américain, publié le même jour, affiche 2,4 % sur un an, conforme aux attentes, mais le marché regarde désormais exclusivement le pétrole. Une énergie durablement chère pourrait retarder les baisses de taux tant espérées par les investisseurs.
Les secteurs à surveiller
Les fonds d'énergie renouvelable ont atteint des records, portés par les investisseurs en quête d'alternatives aux combustibles fossiles volatils. Le secteur de la cybersécurité bénéficie également de la montée des tensions, les entreprises renforçant leurs dispositifs de protection numérique face aux risques de cyberattaques étatiques.
À l'inverse, les compagnies aériennes subissent de plein fouet la hausse des surcharges carburant. Cathay Pacific a annoncé jeudi un quasi doublement de ses surcharges sur la plupart de ses lignes.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains jours
La réunion de la Réserve fédérale américaine, programmée le 18 mars, sera scrutée de près. Les marchés attribuent une probabilité proche de 100 % au maintien des taux, mais toute inflexion du discours sur l'inflation liée au pétrole pourrait faire bouger les lignes.
La question de la réouverture du détroit d'Ormuz reste le facteur déterminant. Tant que les flux pétroliers demeureront à 10 % de leur niveau normal, la pression sur les prix de l'énergie continuera de peser sur l'ensemble des marchés mondiaux.
Pour les investisseurs exposés aux marchés émergents ou aux fonds investis dans le Golfe, la prudence s'impose. La diversification géographique et sectorielle reste la meilleure protection dans un contexte où les risques géopolitiques redéfinissent les flux de capitaux mondiaux.