Deux géants technologiques franchissent le seuil baissier
Amazon et Microsoft sont officiellement entrés en bear market, un événement qui n'était pas arrivé depuis la correction de 2022. Le titre Amazon a clôturé à 199,60 dollars le 12 février 2026, soit une chute de 21,4 % par rapport à son sommet historique de 254 dollars atteint le 3 novembre 2025. Microsoft affiche une trajectoire similaire, avec un cours de 401,88 dollars en baisse de plus de 25 % depuis son plus haut de 541,06 dollars enregistré le 28 octobre 2025.
Le paradoxe est saisissant : les deux entreprises ont publié des résultats trimestriels supérieurs aux attentes du marché. Mais les investisseurs ont choisi de sanctionner non pas les performances passées, mais les engagements futurs. La cause principale de cette défiance porte un nom : les dépenses d'investissement massives dans l'intelligence artificielle.
700 milliards de dollars : l'ampleur inédite des investissements IA
Cinq géants technologiques (Amazon, Alphabet, Microsoft, Meta et Oracle) ont annoncé des plans de capex combinés avoisinant les 700 milliards de dollars pour 2026, selon une analyse de Wolf Street. Ce montant représente un bond de 67 à 74 % par rapport aux 381 milliards dépensés en 2025.
Le détail par entreprise donne le vertige. Amazon a annoncé 200 milliards de dollars de dépenses d'investissement, consacrés principalement à l'infrastructure AWS. Alphabet prévoit entre 175 et 185 milliards. Microsoft, sur la base de son rythme annualisé au deuxième trimestre fiscal 2026, se dirige vers environ 145 milliards de dollars de capex. Meta a indiqué une fourchette de 115 à 135 milliards, tandis qu'Oracle projette 50 milliards.
Selon Bloomberg, environ 75 % de ces dépenses, soit 450 milliards de dollars, sont directement liées à l'infrastructure IA : serveurs, GPU, centres de données et équipements associés.
Amazon face au spectre du flux de trésorerie négatif
Le cas d'Amazon illustre de manière particulièrement frappante la tension entre ambition stratégique et discipline financière. Les analystes de Morgan Stanley projettent un flux de trésorerie disponible négatif de 17 milliards de dollars pour 2026, tandis que Bank of America estime ce déficit à 28 milliards de dollars.
Il s'agit d'un renversement spectaculaire pour une entreprise qui avait progressivement construit une machine à générer du cash. Amazon a d'ailleurs informé les investisseurs dans un dépôt auprès de la SEC qu'elle pourrait être amenée à lever des capitaux sous forme de dette ou d'actions pour financer ses ambitions dans l'IA.
L'action Amazon a chuté de 9,6 % après la publication des résultats et de l'annonce du plan d'investissement de 200 milliards de dollars, cumulant huit séances consécutives de baisse. Sur les dix dernières séances, le titre a reculé lors de neuf d'entre elles, pour une perte totale de 17,43 %.
Microsoft : la déconnexion entre capex et revenus cloud
Chez Microsoft, c'est l'écart croissant entre les dépenses d'investissement et la croissance des revenus cloud qui préoccupe les marchés. Au deuxième trimestre fiscal 2026, les dépenses d'investissement ont bondi de 66 % sur un an pour atteindre 37,5 milliards de dollars, alors que les revenus d'Azure n'ont progressé que de 38 % à taux de change constants.
La marge brute du cloud Microsoft s'est établie à 68 %, en légère amélioration par rapport aux attentes mais en baisse sur un an en raison des investissements massifs dans l'IA. Microsoft a ajouté près d'un gigawatt de capacité énergétique sur le trimestre pour alimenter ses centres de données.
Toutefois, les engagements clients offrent une perspective plus nuancée : les réservations commerciales ont explosé de 112 % (111 % à taux de change constants), portées par des contrats Azure majeurs, notamment avec OpenAI, ainsi qu'une multiplication des contrats dépassant les 100 millions de dollars.
Les Magnificent 7 perdent leur aura
La chute d'Amazon et Microsoft s'inscrit dans un mouvement plus large de correction des valeurs technologiques. Les Magnificent 7 ont perdu plus de 1 000 milliards de dollars de capitalisation depuis le début de cette vague de résultats. Meta recule de 15,8 % depuis son sommet d'août 2025, Nvidia de 19 % depuis octobre 2025 et Tesla de 20,4 % depuis décembre 2025.
Pour la première fois depuis 2022, les Magnificent 7 sous-performent le S&P 500 élargi. Leurs profits devraient croître d'environ 18 % en 2026, soit leur rythme le plus faible depuis 2022, à peine supérieur aux 13 % de croissance attendus pour les 493 autres composantes de l'indice. Cette convergence marque la fin du caractère exceptionnel qui avait justifié les valorisations stratosphériques.
Comme le résume un stratégiste actions senior chez Morningstar : « Le pari devient binaire. On est passé subitement de la peur de rester à la traîne dans la course à l'IA à un questionnement systématique de chaque angle de cette course. »
La question centrale du retour sur investissement
Les analystes de Mizuho ont formulé le dilemme dans une note récente : les investisseurs baissiers voient dans le doublement potentiel des capex cette année une situation qui « laisse un flux de trésorerie disponible limité en 2026 avec un retour sur investissement incertain ». La question fondamentale est simple : quand, et comment, ces centaines de milliards de dollars investis dans l'IA commenceront à générer des profits proportionnels ?
Les modèles économiques de l'IA restent en construction. La monétisation via les assistants (Copilot chez Microsoft, Amazon Q chez AWS) progresse, mais pas au rythme nécessaire pour justifier l'ampleur des investissements actuels. Les revenus liés à l'IA représentent encore une fraction modeste des chiffres d'affaires totaux, alors que les capex dévorent des portions croissantes du flux de trésorerie opérationnel.
Des signaux contradictoires pour les investisseurs
Pour autant, le tableau n'est pas uniformément sombre. La demande en capacité cloud IA reste supérieure à l'offre chez les principaux fournisseurs. Microsoft a indiqué que les contraintes d'approvisionnement cloud persisteraient au moins jusqu'en juin 2026, ce qui suggère que la demande existe bel et bien.
Du côté d'Amazon, AWS continue d'afficher une croissance soutenue, et les investissements dans la robotique, les puces propriétaires (Trainium, Graviton) et les satellites (Kuiper) visent à créer des avantages compétitifs structurels au-delà de la seule IA générative.
Un économiste de premier plan cité par Fortune souligne que « nous ne sommes pas encore dans une bulle » car seules trois des quatre conditions classiques sont réunies, l'absence notable d'une vague de fraudes et d'introductions en bourse spéculatives tempérant les comparaisons avec la bulle internet de 2000.
Implications pour les épargnants et investisseurs européens
Pour les investisseurs français et européens exposés aux valeurs technologiques américaines via des ETF sur le Nasdaq 100 ou le S&P 500, cette correction pose la question de la concentration sectorielle. Les Magnificent 7 représentant historiquement plus de 30 % de la capitalisation du S&P 500, leur sous-performance a un impact direct sur les portefeuilles diversifiés.
La forte baisse du dollar face à l'euro amplifie les pertes pour les investisseurs en zone euro non couverts contre le risque de change. À l'inverse, elle pourrait constituer un point d'entrée intéressant pour ceux qui considèrent que la correction actuelle est excessive au regard de la solidité fondamentale des modèles économiques d'Amazon et Microsoft.
L'épisode rappelle un principe fondamental de l'investissement : les périodes de bear market sur des valeurs de qualité créent souvent les meilleures opportunités d'achat à long terme, à condition que la thèse d'investissement sous-jacente (ici, la monétisation de l'IA) finisse par se matérialiser.
Sources