Les minutes de la réunion de la Réserve fédérale américaine des 27 et 28 janvier 2026, publiées le 18 février, révèlent des divergences inhabituelles au sein du comité de politique monétaire (FOMC). Pour la première fois depuis le début du cycle de baisse des taux fin 2025, plusieurs responsables ont exprimé leur ouverture à un scénario de hausse des taux directeurs, un virage qui a immédiatement secoué les marchés obligataires et la courbe des rendements.
Les faits : une Fed divisée en trois camps
Lors de sa réunion de janvier, le FOMC a maintenu le taux des fonds fédéraux dans une fourchette de 3,50 % à 3,75 %, après trois baisses consécutives de 25 points de base fin 2025 totalisant 75 points de base d'assouplissement. La décision a été prise par 10 voix contre 2, les gouverneurs Stephen Miran et Christopher Waller ayant voté en faveur d'une réduction supplémentaire de 25 points de base.
Le compte rendu révèle toutefois l'émergence de trois courants distincts au sein du comité. « Plusieurs » responsables estiment que des baisses supplémentaires « seraient probablement appropriées » si l'inflation continue de reculer conformément aux attentes. « Certains » préfèrent maintenir les taux inchangés « pendant un certain temps », plaidant pour une pause prolongée afin d'évaluer les données entrantes. Fait marquant, « plusieurs » autres participants auraient souhaité un langage plus explicite indiquant que « des ajustements à la hausse du taux directeur pourraient être appropriés si l'inflation reste au-dessus de l'objectif ».
Ce dernier point constitue un signal notable. Jusqu'ici, le président Jerome Powell avait indiqué que les hausses de taux n'étaient pas envisagées. L'apparition de cette possibilité dans les minutes représente un changement de ton significatif.
L'inflation : le « dernier kilomètre » reste à parcourir
Les données d'inflation publiées récemment illustrent la complexité du défi auquel la Fed fait face. L'indice des prix à la consommation (IPC) global a progressé de 0,2 % en janvier, ramenant le taux annuel à 2,4 %, son niveau le plus bas depuis avril 2025. L'IPC de base (hors alimentation et énergie) affiche cependant une hausse mensuelle de 0,3 %, maintenant un rythme annuel de 2,5 %.
Plus préoccupant encore, l'indice des prix à la production (IPP) a bondi de 0,5 % sur un mois en janvier, portant sa progression annuelle à 3,0 %. Cette accélération des prix en amont de la chaîne de production est largement attribuée aux effets persistants des droits de douane imposés tout au long de l'année 2025. L'inflation « supercore » (services hors logement et énergie), considérée comme l'indicateur le plus scruté par la Fed, a rebondi de 0,6 % en janvier, un signal d'alerte pour les responsables les plus vigilants sur les prix.
La mesure d'inflation privilégiée par la Fed, le déflateur PCE, devrait s'établir autour de 3 % en glissement annuel, soit significativement au-dessus de l'objectif de 2 %. Les catégories dites « rigides » comme l'assurance, l'éducation et les soins de santé progressent à un rythme annualisé de 4,4 %, tandis que les tarifs aériens ont bondi de 6,5 % sur le seul mois de janvier.
« Sur la base des conditions actuelles et des données disponibles, il sera probablement approprié de maintenir les taux inchangés pendant un certain temps. »
Michael Barr, vice-président de la Fed, 17 février 2026
Le marché du travail : des signaux de stabilisation
Le marché de l'emploi américain montre des signes de stabilisation qui réduisent l'urgence d'un assouplissement monétaire. Les créations d'emplois se sont établies à 130 000 postes en janvier, le chiffre le plus élevé depuis plus d'un an, et le taux de chômage a reculé à 4,3 % contre 4,4 % précédemment. La « vaste majorité » des participants au FOMC estime que les risques de détérioration du marché de l'emploi « se sont atténués ».
Toutefois, les gains d'emplois restent concentrés dans les secteurs non cycliques, ce qui pourrait masquer une fragilité sous-jacente. Les embauches dans le secteur privé demeurent modestes, les entreprises faisant preuve de prudence face à l'incertitude liée à l'intelligence artificielle et à l'automatisation.
Les droits de douane : un facteur d'inflation persistant
Les minutes accordent une place significative à l'impact inflationniste des droits de douane. Les tarifs douaniers sont explicitement identifiés comme le principal facteur de hausse des prix dans la catégorie des biens de base. La majorité des participants anticipe un effacement progressif de ces effets au second semestre 2026, mais « plusieurs » mettent en garde contre un calendrier plus long que prévu.
Des contacts d'affaires signalent que les répercussions tarifaires pourraient se prolonger jusqu'en 2026, les pressions sur la demande maintenant l'inflation à un niveau élevé. L'administration Trump a par ailleurs signalé que les droits de douane sur les produits pharmaceutiques pourraient potentiellement atteindre 200 % d'ici la mi-2026, une perspective qui inquiète les responsables de la Fed.
Réaction des marchés : rendements en hausse, dollar renforcé
La publication des minutes a provoqué une réaction immédiate sur les marchés obligataires. Le rendement du bon du Trésor à 10 ans a progressé de plus de 3 points de base pour atteindre 4,087 %, tandis que le 30 ans a gagné plus de 2 points de base à 4,711 %. Le rendement à 2 ans, le plus sensible aux anticipations de politique monétaire, a également grimpé de plus de 3 points de base à 3,468 %.
Sur le marché des changes, l'euro a cédé du terrain face au dollar, la paire EUR/USD glissant vers la zone de 1,1838, en recul de 0,3 % sur la séance. Les marchés à terme évaluent désormais la probabilité d'une première baisse de taux en juin, avec une seconde possible en septembre ou octobre. Les économistes d'EY ont repoussé leur prévision de première baisse de juin à juillet 2026, tablant sur un total de 50 points de base d'assouplissement sur l'année.
Paradoxalement, les marchés actions ont absorbé le choc avec résilience. Le S&P 500 a clôturé en hausse de 0,58 % à un niveau record de 6 891,40 points, tandis que le Nasdaq Composite a progressé de 0,79 % à 24 916,90 points, porté par un rebond du secteur technologique.
« Je pense que si cela s'avère transitoire et que nous pouvons démontrer que nous sommes sur la voie du retour à 2 % d'inflation, il reste potentiellement plusieurs baisses de taux possibles en 2026. Mais il faut d'abord le constater dans les données. »
Austan Goolsbee, président de la Fed de Chicago, 17 février 2026
Transition à la tête de la Fed : un facteur d'incertitude supplémentaire
Le contexte politique ajoute une couche d'incertitude. Le mandat de Jerome Powell expire en mai 2026, et le président Trump devrait annoncer prochainement la nomination de Kevin Warsh comme successeur. La confirmation d'un nouveau président interviendrait dans un environnement où le comité est déjà « confortablement installé dans une position de politique neutre », selon l'analyse d'EY.
Par ailleurs, des pressions politiques inédites pèsent sur l'institution. Jerome Powell a révélé que la Fed a fait l'objet de citations à comparaître du Département de la Justice, assorties de menaces explicites de poursuites pénales, une situation qu'il qualifie de « prétextes » visant à forcer des baisses de taux conformes aux préférences de la Maison Blanche.
Implications pour les investisseurs et épargnants
Pour les investisseurs et épargnants, les enseignements de ces minutes sont multiples. L'ère des baisses de taux « faciles » semble révolue. La Fed adopte une posture de « patience hawkish », où chaque décision sera prise réunion par réunion en fonction des données entrantes.
Les placements à taux fixe conservent leur attrait dans cet environnement de taux élevés prolongés. Les marchés obligataires pourraient connaître une volatilité accrue à mesure que les investisseurs recalibrent leurs attentes. Sur les marchés actions, la rotation sectorielle observée ces dernières semaines, des valeurs technologiques vers les secteurs cycliques et industriels, pourrait s'accélérer si le scénario de maintien prolongé des taux se confirme.
La prochaine réunion du FOMC est programmée les 17 et 18 mars 2026. Les marchés accorderont une attention particulière aux données d'inflation PCE attendues vendredi et aux indicateurs de commandes de biens durables, qui pourraient infléchir le débat au sein du comité.