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title: "La BCE constate que l'essor de l'IA amortit le choc de l'incertitude sur la zone euro"
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description: "La BCE constate que l'investissement en IA soutient la croissance de la zone euro. Les entreprises françaises restent en retrait : 23 % contre 39 %."
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author: "Emmanuel d'Ibelin"
publishedAt: "2026-08-05T12:18:55.477Z"
updatedAt: "2026-08-05T12:18:55.495Z"
readingTimeMinutes: 10
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# La BCE constate que l'essor de l'IA amortit le choc de l'incertitude sur la zone euro

> L'enquête de la BCE auprès de 76 grandes entreprises montre que l'investissement lié à l'intelligence artificielle soutient l'activité, alors que l'incertitude pèse sur les dépenses industrielles. Les entreprises françaises restent en retrait : 23 % d'utilisatrices contre 39 % en zone euro.

L'essor de l'intelligence artificielle (IA) est devenu l'un des rares moteurs solides de l'investissement en zone euro, au moment où le conflit au Moyen-Orient et la facture énergétique freinent les dépenses industrielles classiques. C'est le constat qui ressort des échanges menés par les équipes de la Banque centrale européenne (BCE) avec 76 grandes entreprises non financières de la zone euro, publiés dans le Bulletin économique de l'institution.

Ces entretiens se sont tenus entre le 22 juin et le 1er juillet 2026, soit peu après la signature du protocole d'accord entre les États-Unis et l'Iran à la mi-juin, accord qui s'est ensuite délité début juillet avec la reprise des hostilités autour du détroit d'Ormuz. Le calendrier donne à cette photographie une valeur particulière : elle capture la manière dont les directions financières arbitrent leurs budgets quand le prix du baril redevient une variable politique.

## Une croissance modérée qui résiste mieux qu'attendu

Les entreprises interrogées décrivent une **croissance modérée de l'activité au deuxième trimestre** et une dynamique globalement inchangée pour le troisième. La guerre au Moyen-Orient et la hausse des prix des carburants ont réduit les déplacements et pesé quelque peu sur la consommation, mais l'effet d'ensemble sur l'activité est resté limité, selon la synthèse de la BCE.

Deux mécanismes expliquent cette résistance. Certaines entreprises européennes ont bénéficié d'une concurrence asiatique affaiblie, les coûts de leurs rivaux ayant davantage augmenté ou leurs approvisionnements ayant été temporairement perturbés. À cela s'est ajouté un phénomène d'achats de précaution en anticipation de prix plus élevés. Résultat : la composition de la croissance s'est déplacée vers l'industrie manufacturière et au détriment des services.

Les données officielles publiées depuis vont dans le même sens. Selon l'estimation préliminaire d'Eurostat parue le 30 juillet 2026, le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro a progressé de **0,4 % au deuxième trimestre** par rapport au trimestre précédent, et de 1,0 % sur un an. L'Espagne se distingue nettement avec 0,7 % sur le trimestre, tandis que la France, l'Allemagne et l'Italie s'alignent chacune sur 0,2 %.

## L'IA tire l'investissement, la machine-outil décroche

Le passage le plus commenté de l'enquête concerne l'investissement. Les interlocuteurs de la BCE pointent le boom de l'intelligence artificielle comme moteur des dépenses des entreprises, alors que les préoccupations de compétitivité pèsent sur les dépenses d'équipement traditionnelles.

Le détail des canaux cités est instructif pour comprendre où va réellement l'argent :

-   **Infrastructures de cloud souverain** : la demande progresse fortement, portée par la recherche d'indépendance technologique, ce qui pousse des entreprises européennes à s'associer à des fournisseurs américains pour livrer des solutions localisées.
-   **Centres de données** : leur construction alimente la demande de matériaux de construction associés ainsi qu'un essor sur toute la chaîne d'approvisionnement des semi-conducteurs.
-   **Services et conseil** : l'adoption de l'IA transforme le modèle économique du secteur du conseil, et ses usages sont largement explorés dans l'ensemble de l'industrie.
-   **Énergies renouvelables et aéronautique** : ces deux secteurs constituent d'autres relais de croissance, le premier ayant reçu une impulsion nouvelle du conflit au Moyen-Orient.

Le contraste avec l'investissement industriel classique est net. Les perspectives concernant les machines et équipements sont jugées contrastées : certains interlocuteurs signalent une reprise durable des commandes depuis la fin 2025, quand d'autres décrivent des dépenses en capital traditionnelles plutôt atones, pénalisées par des coûts énergétiques, salariaux et réglementaires élevés ainsi que par l'incertitude. La BCE relève une conséquence directe : les industriels européens orientent de plus en plus leurs investissements vers l'Asie ou l'Europe de l'Est plutôt que vers la zone euro.

## Un effet encore marginal sur l'emploi

La dynamique de l'emploi reste modérée, de nombreuses entreprises étant en mode réduction des coûts. Le phénomène touche particulièrement l'industrie manufacturière, dont la production en zone euro est devenue peu compétitive et qui réduit son empreinte salariale dans la région. L'emploi dans les services se montre plus stable.

Sur l'IA elle-même, la BCE se garde de tout emballement : les entreprises font état de tests généralisés de cas d'usage destinés à accroître la productivité et réduire les coûts de main-d'œuvre, mais l'incidence sur l'emploi agrégé demeure limitée à ce stade. Les agences de recrutement décrivent une activité qui touche le fond après plusieurs trimestres de contraction, portée par un redémarrage des placements temporaires plutôt que par des embauches permanentes.

## Le retard français, angle mort de la dynamique européenne

Pour un épargnant français, la nuance la plus importante ne figure pas dans cette enquête mais dans un travail publié par la Banque de France le 28 mai 2026. Sarah Mouabbi et Sebastian Stumpner y exploitent le module consacré à l'IA de l'enquête SAFE du quatrième trimestre 2025, fondée sur les réponses de 4 968 entreprises de douze pays de la zone euro, dont 625 entreprises françaises.

Leur constat est sans ambiguïté : **39 % des entreprises de la zone euro font état d'une utilisation modérée ou importante de l'IA, contre 23 % en France**. L'écart place l'Hexagone derrière l'Allemagne (46 %), l'Espagne (44 %) et l'Italie (27 %). Il ne s'explique ni par la taille des entreprises ni par la composition sectorielle : la France accuse un retard dans chaque catégorie de taille, l'écart étant même le plus marqué chez les grandes entreprises, où seules 22 % déclarent un usage modéré ou important contre 46 % en zone euro.

Les auteurs identifient un facteur explicatif partiel. Les entreprises françaises citent moins souvent un manque de compétences liées à l'IA, mais mentionnent plus fréquemment des préoccupations relatives aux données, au respect de la vie privée et à l'éthique.

Surtout, l'écart risque de se creuser. La part d'investissement dans l'IA rapportée à l'investissement total prévu pour l'année à venir s'établit à **7,2 % pour les entreprises françaises contre 9,1 % pour la zone euro**. Or l'investissement en IA tend à être plus élevé chez les entreprises déjà très intensives en IA, ce qui laisse présager un élargissement des écarts d'adoption dans le temps.

L'ampleur du mouvement mérite d'être soulignée. Au deuxième trimestre 2025, la même enquête mesurait une part moyenne pondérée d'investissement en IA de 1,8 %. Elle atteint 9,1 % aujourd'hui, une progression de 7,3 points en un an. Cette hausse combine deux effets : la proportion d'entreprises investissant dans l'IA est passée de 30 % à 79 %, tandis que parmi celles qui investissent, la part moyenne consacrée à l'IA est passée de 5,9 % à 11,6 %.

## Prix et salaires : le choc pétrolier passe, la boucle salariale non

L'autre enseignement de l'enquête porte sur la transmission du choc énergétique. Environ **40 % des interlocuteurs** déclarent que les prix de leur secteur ont augmenté en réaction au conflit, et une proportion similaire fait état d'une compression des marges. Les hausses les plus fortes concernent les biens intermédiaires et les transports, secteurs les plus directement exposés au pétrole et à ses dérivés. Les prix des produits pétrochimiques ont ainsi progressé de 20 à 30 %.

La répercussion sur les prix a été rapide dans l'industrie en amont, certaines entreprises ajustant leurs tarifs plus fréquemment qu'à l'accoutumée, d'autres ayant introduit dans leurs contrats des clauses de répercussion automatique des coûts, tirant les leçons de la flambée inflationniste née de la pandémie et de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Plus près du consommateur, l'environnement tarifaire s'avère plus difficile et les ajustements sont restés limités, la concurrence asiatique et la sensibilité au prix des ménages jouant le rôle d'amortisseur.

Côté salaires, les indications quantitatives fournies impliquent un ralentissement de la croissance salariale de **3,1 % en 2025 à 2,5 % en 2026 et 2,4 % en 2027**. Environ 20 % des interlocuteurs estiment que le sursaut d'inflation lié au conflit se traduira par des revendications salariales plus élevées, et près de 10 % anticipent des dispositifs de compensation de l'inflation dans leur entreprise. La majorité n'attend aucun effet notable, invoquant la modération de la conjoncture et des perspectives d'emploi.

## Ce que cela change pour la politique monétaire

Ces éléments alimentent une équation délicate pour le Conseil des gouverneurs. Le 23 juillet 2026, la BCE a maintenu ses trois taux directeurs inchangés : le taux de la facilité de dépôt à **2,25 %**, celui des opérations principales de refinancement à 2,40 % et celui de la facilité de prêt marginal à 2,65 %. L'institution a souligné que les perspectives de prix de l'énergie, bien que très volatiles, se situent près du scénario de référence des projections de juin et nettement au-dessus des niveaux d'avant le conflit.

Les projections des services de l'Eurosystème de juin 2026 tablent sur une croissance du PIB en volume de 0,8 % en 2026, 1,2 % en 2027 et 1,5 % en 2028, avec une inflation mesurée par l'indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) à 3,0 % en 2026, 2,3 % en 2027 puis 2,0 % en 2028. La reprise de l'investissement des entreprises y est attendue à partir du second semestre, précisément grâce aux efforts de numérisation liés à l'IA et aux retombées des dépenses de défense.

La BCE indique ne pas s'engager sur une trajectoire de taux prédéfinie et conserver une approche dépendante des données, réunion par réunion. Autrement dit, la vigueur de l'investissement en IA agit comme un contrepoids qui réduit l'urgence d'un soutien monétaire supplémentaire, sans pour autant lever l'incertitude sur la durée du choc énergétique.

## Les points de vigilance pour les épargnants

Cette configuration appelle plusieurs réserves avant d'en tirer des conclusions d'allocation.

La première tient à la concentration du moteur. L'investissement décrit par la BCE se dirige vers les centres de données, les semi-conducteurs et le cloud, c'est-à-dire une chaîne de valeur dont les principaux bénéficiaires cotés sont américains ou asiatiques. Un épargnant qui souhaite s'exposer à ce thème par des supports européens capte donc surtout des maillons indirects : matériaux de construction, équipementiers électriques, énergie.

La deuxième concerne la nature descriptive des constats. Les auteurs de la Banque de France précisent que leurs résultats sur le lien entre adoption de l'IA et croissance de l'emploi sont purement descriptifs et ne révèlent pas d'effet causal, l'utilisation de l'IA n'étant pas exogène.

La troisième porte sur le risque de déception. La BCE a elle-même alerté, dans sa Revue de stabilité financière, sur un essor de l'investissement en IA de plus en plus financé par le crédit privé, susceptible d'exposer assureurs et fonds de pension européens à des pertes de second tour si les rendements technologiques déçoivent.

## Ce qu'il faut surveiller

Trois échéances méritent l'attention dans les prochaines semaines. La publication du Bulletin économique complet de la BCE précisera le cadre analytique autour de ces témoignages d'entreprises. L'estimation détaillée du PIB de la zone euro au deuxième trimestre permettra de vérifier si la contribution de l'investissement corrobore le récit tiré des entretiens. Enfin, l'évolution du détroit d'Ormuz déterminera si le choc énergétique reste un épisode transitoire ou s'installe dans la formation des prix.

Pour l'épargnant français, l'enseignement principal n'est pas boursier mais structurel. Si le retard d'adoption mesuré par la Banque de France se confirme et s'amplifie, l'écart de productivité entre la France et ses voisins deviendra un paramètre de long terme pour la croissance, les recettes publiques et, in fine, le rendement des actifs domestiques.
